jeudi, 20 novembre 2008

Two lovers de James Gray ****

Two Lovers - Joaquin PhoenixTwo Lovers - Joaquin PhoenixTwo Lovers - Joaquin Phoenix et Vinessa ShawTwo Lovers - Gwyneth Paltrow et Joaquin Phoenix

Leonard se jette dans le canal glacé un triste jour de novembre. Il se laisse couler puis, lorsqu’il touche le fond donne un vigoureux coup de pied et remonte affolé et frigorifié. De sa démarche lourde, affublé de son inommable parka qui ne le quittera pas... il rentre chez lui penaud comme un enfant qui aurait fait une connerie. Une de plus, car Leonard est un récidiviste de la tentative de suicide. Plus tard on apercevra ses avant-bras couturés et on saura qu’il a fait un séjour en hôpital psychiatrique.

Ainsi va la vie de Leonard, un jour il coule, un jour il flotte ; un jour il veut mourir, un jour il veut vivre ! Mais pourquoi ce grand garçon plus que trentenaire vit-il encore chez ses parents affectueux et protecteurs ? Parce qu’il sort d’une déception amoureuse qui l’a brisé. Sa fiancée a rompu ou a été forcée de rompre pour cause de groupe sanguin incompatible, elle aussi sans doute influencée par des parents envahissants.

Et oui, si le film s’appelle bien « Two lovers », on est à des années lumière de la classique comédie romantique américaine et il aurait tout aussi bien pu porter un autre titre : « L’homme qui pleure » ou « L’homme sans âge ». Cet homme c’est Joaquin Phoenix acteur majuscule, désormais alter ego (et c'est tant mieux) du grand James Gray.

Par où commencer quand chaque scène d’un film est un coup au cœur ou un petit miracle esthétique ? Leonard est photographe à ses heures ce qui justifie sans doute que tout le film très hivernal soit plongé dans une lumière mélancolique et littéralement illuminé de plans d’une beauté renversante. Quand la beauté d’un film se voit trop c’est que peut-être elle est trop ostentatoire. Ce n’est pas le cas ici où tout s’harmonise parfois douloureusement autour de ce cœur parfois en hiver.

Mais revenons-en à l’histoire de Leonard. Pour l’aider à reprendre goût à la vie, ses parents lui présentent la jolie, douce, rassurante et parfaite Sandra qui rêve d’un monde idéal (son film culte est « La mélodie du bonheur »). Elle va l’aimer dès la première rencontre. Pratiquement le même jour Leonard croise sa voisine, Michelle qui vient de s’installer dans l’immeuble. Patatra ! Il n’en faut pas plus pour tout remettre en question et que le cœur de Leonard devenu solitaire se remette à battre à tort et à travers, hésitant entre deux filles toutes deux attirantes mais opposées.

Michelle est magnifique, gaie, drôle, dynamique et Leonard en tombe instantanément amoureux. Mais Michelle est aussi paumée et instable que lui. Elle a une liaison avec un homme marié qui promet sans tenir et avec qui elle ne parvient pas à rompre. Leonard accepte d’être son meilleur ami. Il sera toujours là pour elle, dès qu’elle le « sonnera » quitte à souffrir en silence. Pour une fois, le téléphone portable a un rôle essentiel qui devient un véritable moteur de l’histoire et non pas un prétexte pour la faire avancer. La surexcitation avec laquelle Michelle et Leonard échangent leurs numéros est à la fois délicieuse et ridicule, absolument touchante. On dirait deux pré-ados :

-  « tape ton numéro sur mon portable, on s’enverra des SMS !

-   oh oui et moi je mettrai une sonnerie rien que pour toi ! ».

C’est grâce à cette sonnerie qui retentira aux moments les plus inopportuns qu’on saura à quel point Leonard n’est jamais vraiment « là » où il devrait être. Sa relation avec Sandra devient peu à peu officielle. Elle est aveuglée par l’amour qu’elle porte à Leonard, qui lui, ment, se cache pour continuer à voir Michelle tantôt euphorique, tantôt désespérée. Il la retrouve parfois sur le toit de l’immeuble où beaucoup de décisions vont se prendre. Mais les scènes magiques où ils se parlent de la fenêtre de leur chambre respective qui donne dans la cour sont d’un romantisme, d’une beauté inouïs, presqu'enfantines aussi et forcément très évocatrices de la distance qui les sépare. A la fois si proches et si lointains ! Elles ne sont évidemment pas sans évoquer deux chefs-d’œuvre « Fenêtre sur cour » et « West Side Story »…

Bien sûr, James Gray conclut son film mais face aux hésitations multiples, aux innombrables tâtonnements de Leonard, j’y ai plutôt vu moi, une histoire sans fin d’une infinie mélancolie sans réel pessimisme mais avec la certitude que tout n’est pas si simple dès lors que le cœur et la raison entrent en action.

On peut dans ce film retrouver avec bonheur Isabella Rossellini, formidable en mère juive sur-protectrice avec son visage de madone qui ne craint pas de montrer l’âge qu’il a et son nom qui résument à eux seuls une partie de l’histoire du cinéma. On apprécie Vinessa Shaw, à la fois douce, discrète, patiente et infaillible face à l’homme qu’elle aime. On découvre (enfin !) Gwyneth Paltrow dans ce rôle où elle est un véritable soleil qui porte parfois la douleur et la détresse avec une belle intensité.

Mais évidemment, l’astre de ce beau « film malade » (expression qui semble prendre tout son sens ici) c’est Joaquin Phoenix capable dans la même scène d’avoir l’air de l’enfant le plus fragile de la terre puis d’un homme qui aurait vécu mille vies portant sur ses épaules toute la tristesse du monde. Il est magnifique. On comprend parfaitement que dès qu’il l’a vu la première fois à l’écran James Gray ait eu envie de filmer son visage qui est un spectacle à lui seul, attirant, fascinant. Son sourire est séduisant, ses larmes sont déchirantes… et lorsqu’il devient le roi du dance-floor dans une breakdance étonnante, il est irrésistible !

Et comme dit Mademoiselle In The Mood : "un Oscar sinon rien" !

Two Lovers - Joaquin Phoenix

samedi, 15 novembre 2008

Stella de Sylvie Verheyde ****

Stella - Léora Barbara

Stella - Guillaume Depardieu

Stella ou comment devenir grande quand on est une petite fille de 12 ans entourée d’adultes paumés qui vous regardent sans vous voir ? Malgré tout, Stella pousse tant bien que mal, un peu comme une herbe folle, pleine de doutes, de peurs et de violence. Elle intègre un collège du XVIème arrondissement où elle décide de baisser la tête pour ne pas se faire remarquer par tous les jeunes de son âge nantis qui se moquent de son allure, de ses vêtements. Elle vit avec ses parents débordés, dépassés mais affectueux, dans un troquet qui semble accueillir tout ce que Paris fait de marginaux, alcoolos, petits truands, clodos, chômeurs. Le soir on y chante, on y danse, on y boit encore et encore. Dès que Stella rentre de l’école, elle oublie son cartable jusqu’au lendemain où elle ne peut que constater qu’elle ne comprend rien à ce qui se passe en classe et évidemment qu’elle n’a jamais fait ses devoirs. Par contre, le poker, le billard, le flipper et la télé, elle connaît. Ainsi que les chansons de Sheila, Eddy Mitchell ou Daniel Guichard. Et puis un jour elle sympathise avec Gladys qui va devenir sa meilleure amie. Elève douée, fille de psychiatre Gladys fait découvrir la lecture à Stella dont la mère s’étonne qu’elle puisse lire des livres qui ne sont pas imposés par les profs. Stella va se prendre de passion pour Cocteau, Balzac, Duras : « je lis, je ne peux plus m’arrêter de lire » et découvrir les douces chansons pleines de rage de Bernard Lavillier qui parlent si bien d’elle.

Je reconnais qu’en tout premier lieu je suis allée voir ce film sans rien en savoir, juste parce qu’il y avait Guillaume Depardieu au générique. C’est évidemment un crève-cœur de le revoir et même difficile de retenir ses larmes car il y est plus que jamais tendre, calme et d’une infinie douceur. Être l’ami, un peu le Prince Charmant dont Stella rêve lui va forcément à merveille car dès qu’il est en présence d’enfants tout le charme, la gentillesse, la délicatesse dont il était capable semblent plus que jamais déferler sur l’écran. C’est également frustrant car son rôle, même s’il est capital pour l’épanouissement de Stella, est secondaire. Et puis en un long gros plan fixe sur son visage de plus en plus balafré, son énigmatique et insaisissable tristesse envahit l’écran. Inconsolable à jamais.

Stella, c’est une petite actrice Léora Barbara, absolument saisissante de justesse, de rage contenue et de volonté. Jamais elle ne minaude ou n’agace mais toujours elle surprend. Lucide au point de s’apercevoir sans presque l’aide de personne, que c’est seule qu’elle s’en sortira. La réalisatrice suit son évolution sur une année scolaire, véritable parcours du combattant, pour elle plus que pour d’autres, à une époque (les années 70) où les profs ne s’embarassaient pas de psychologie, où les mauvais élèves étaient humiliés devant toute la classe et renvoyés à leur condition de cancres. Jusqu’à ce qu’un prof étonnamment plus attentif que d’autres (formidable Christophe Bourseiller qui a bien joué les cancres dans sa jeunesse…) s’aperçoive lors d’un exercice d’une belle finesse que Stella est vibrante, intelligente, réfléchie et hyper sensible. C’est très beau. Tout d’ailleurs est très beau et très dur dans ce film d’une pertinence et d’une authenticité sidérantes. Il ne s’agit pas tant de la reconstitution une nouvelle fois parfaite d’une époque mais de tout un ensemble qui fera que tous ceux qui étaient adolescents à cette époque vont se retrouver immanquablement en Stella car tout y est juste et finement observé. Si les fillettes de l’époque accrochaient des photos d’Alain Delon dans leur chambre et passaient de longues heures alanguies ou révoltées à écouter des 33 tours, le culte du physique et la dictature de l’apparence n’étaient pas encore d’actualité, il fallait s’occuper, faire ses devoirs, montrer son bulletin aux parents qui ne s’occupaient pas de vous aider mais se contentaient de vous dire de travailler « c’est pour toi que je dis ça ! » et bien souvent comme Stella comprendre toute seule quels adultes étaient dignes de confiance et ceux dont il fallait se méfier.

Cette histoire et ce film sont à la fois bouleversants et plein d’espoir et le casting est étourdissant d’authenticité, empli d’acteurs aux rôles souvent border line. Je n’ajouterai rien à la prestation sans artifice de Guillaume Depardieu. Benjamin Biolay au bord du précipice mais affectueux avec sa fille est magnifique, Karole Rocher est une mère aimante, un peu vulgaire mais touchante parce que totalement perdue et malheureuse. Tous les autres sont dans le ton et la petite Léora Barbara est extraordinaire.

Et bravo mille fois à Sylvie Verheyde pour ce film fort, bouleversant, sincère.

Précipitez-vous !

mercredi, 12 novembre 2008

L’échange de Clint Eatswood ****

L'Echange - Angelina Jolie

L'Echange - Clint Eastwood

Je sais, je ne suis pas crédible avec mon appréciation stellaire mais tant pis. Je laisse à d’autres le soin d’évoquer l’aspect très (trop ?) manichéen du film ainsi qu’une scène très évitable de pendaison. Je me concentre moi sur la légende en marche qu’est Clint Eastwood avec une filmographie que je perçois de plus en plus (est-ce possible ?) comme irreprochable.

Même si j’ai préféré « Sur la route de Masidon », « Million dollar Baby », « Un monde parfait », « Mystic River » ou « Lettres d’Iwo Jima », que je n’ai vu aucun « Harry » (mais ça viendra) cet « échange » m’a une nouvelle fois fascinée, car il l’est, fascinant. Car Clint Eastwood est comme personne un merveilleux compteur d’histoire simple mais aux multiples ramifications, que chaque plan, l’éclairage, la reconstitution touchent parfois à la perfection.

Pas le meilleur, pas le plus grand, mais un magnifique film captivant.

Il s’agit donc de l’histoire (vraie, ce qui paraît presque inconcevable étant donné l’horreur que l’on va apprendre sur certaines mœurs de l’époque) de Christine Collins jeune mère célibataire tout entière dévouée à son bambin adoré (Walter 9 ans) qui se consacre également avec efficacité et compétence à son travail de chef d’un service de standard téléphonique. C’est justement en rentrant un soir qu’elle découvre que Walter a disparu.

Mais dans ce Los Angeles de 1928, tout est pourri, les policiers (qui tirent un parti juteux du crime, de l’alcool etc, en s’associant à la mafia), les politiciens, les médecins. C’est ainsi que l’enquête visant à retrouver le petit garçon tourne court et qu’au bout de quelque temps de recherche, afin de redorer le blason quelque peu terni de la police locale, on impose à Christine un garçon qu’elle affirme ne pas être le sien. Sommée de se taire, elle n’en continue pas moins de clamer du fond de sa détresse, mais toujours avec calme et détermination, qu’elle veut retrouver son fils.

Lassé par l’opiniâtreté de Christine qu’il considère comme de l’entêtement, le chef de la police (campé par un acteur inconnu époustouflant Jeffrey Donovan) va la faire jeter dans un hôpital psychiatrique aux pratiques scandaleuses d’un personnel sadique. Elle va y rencontrer des femmes pas plus folles qu’elles, mais placées comme elle sous le « code 12 », c’est-à-dire dont on s’est débarassé car elles risquaient par leurs actes ou leurs propos d’être dérangeantes pour la police. C’est grâce à l’intervention d’un pasteur presbytérien (John Malkovich, impeccable) qui dénonce régulièrement sur les ondes radiophoniques et lors de prêches enflammés la corruption des élites locales que Christine va réussir à sortir de l’hôpital plus déterminée et combative que jamais.

Une des scènes magistrale de ce film se situe justement à l’hôpital où le chef de service, psychiatre véreux lui aussi tente de lui faire signer le renoncement à ses recherches. A ce moment, alors qu’elle doit tenter de prouver qu’elle n’est pas folle, chacun de ses propos se retourne systématiquement contre elle. Cette scène parfaite est un modèle, interprétée par une Angelina Jolie incomparable.

Parallèlement au calvaire de Christine Collins on suit l’enquête qui mène un policier (le seul intègre de la ville sans doute) sur les traces d’un serial killer d’enfants qui ne serait peut-être pas étranger à la disparition de Walter.

Les pistes sont tellement multiples et variées dans ce film fleuve passionnant qu’il faudrait plus d’une note pour les décortiquer mais une fois encore Clint Eastwood démontre (entre autre) que l’injustice et le mal que l’on fait aux enfants le scandalisent. Comme souvent il conlut son film par un apparent simulacre de happy end en demi-teinte et filme une rue de Los Angeles avec au premier plan un cinéma où passe le film qui a reçu l’Oscar à Hollywood en 1935. Sacré Clint !

Le tout est évidemment enveloppé par la douce, mélancolique, délicate et raffinée musique de Clint himself.

P.S. : Angelina est parfaite, plus que parfaite !

L'Echange - Clint Eastwood et Angelina Jolie sur le tournage

lundi, 03 novembre 2008

The visitor de Thomas Mac Carthy ****

The Visitor - Richard JenkinsThe Visitor - Richard Jenkins et Haaz Sleiman

Walter, veuf inconsolable vit seul dans sa grande maison du Connecticut. Il continue de donner sans passion des cours d’économie à l’Université en attendant la retraite prochaine. Il boit des verres de vin en déambulant chez lui et prend sans talent des cours de piano qui évoquent la chère disparue, pianiste virtuose. Lorsqu’il se rend à New-york, l’appartement qu’il possède est occupé par un jeune couple de clandestins : Tarek syrien et Zainab sénégalaise. De bonne foi car victimes d’une arnaque les deux jeunes gens décident de quitter l’appartement et après une courte hésitation, Walter leur propose de continuer à les héberger.

Tarek est un musicien talentueux et touché par la gentillesse de Walter, commence à lui donner des cours de djembé. Et voilà que l’amitié s’invite au moment où on l’attend le moins. Les deux hommes, de plus en plus liés entre autre par leur passion commune deviennent proches et intimes, jusqu’au jour ou Tarek est arrêté lors d’un contrôle d’identité et placé en centre de détention pour immigrés clandestins…

Plusieurs chapitres composent ce merveilleux film et une nouvelle fois les superlatifs vont me manquer pour l’évoquer tant il s’imprime en soi bien après que la séance soit finie. Dans la première partie, on suit pas à pas Walter (admirable Richard Jenkins) plus solitaire qu’un ermite, qui semble à la fois épuisé, revenu de tout et contraint de faire sans aucun goût tout ce qu’il a à faire. La démarche lourde et le regard fuyant, sa détresse est quasiment palpable.

Sa rencontre avec Tarek, jeune homme lumineux et enthousiaste (Haaz Sleiman, irrésistible) va peu à peu lui redonner goût à la vie jusqu’à lui donner un sens. Lorsque Tarek va se retrouver incarcéré, l’attachement des deux hommes va encore évoluer. Il devient inconcevable pour Walter d’abandonner Tarek qui va tout mettre en œuvre pour tenter de lui venir en aide. Voir cet homme bon, généreux se redresser peu à peu, découvrir une réalité qui lui était inconnue, se heurter à l’intransigeance des autorités est absolument bouleversant. Il ira jusqu’à laisser exploser sa colère et sa révolte dans une scène sublime où il ne pourra que déplorer son impuissance. Mais son indignation furieuse aura peu d’effet face au problème social et humain qui se joue. Au même titre il est déchirant de voir progressivement l’enthousiaste Tarek sombrer dans la dépression. Walter le rencontrera plusieurs fois au parloir de la prison et ces moments où Tarek révèle ses conditions de détention (aucune intimité, lumière allumée 24 heures sur 24…) sont d’une grande intensité dramatique quoique très sobres. L’humanisme de l’un, l’incompréhension de l’autre sont confrontés à ce monstre incontournable : l’injustice !

A aucun moment Thomas Mac Carthy ne cède à l’angélisme même si on crève d’envie d’aimer et de protéger ses personnages. On ne lui reprochera pas non plus ce qui aurait pu paraître comme une facilité en ébauchant une idylle bienvenue entre Walter et la mère de Tarek (la toujours juste et éclatante Hiam Abbass) car là encore il ne capitule pas devant un mièvre happy end. Ce film grave, profond, joyeux et douloureux ne juge pas, il pointe une réalité derrière laquelle se cachent des drames humains insoutenables. Il est porté par un acteur exceptionnel et charismatique et un personnage altruiste admirable qu’on aimerait rencontrer un jour ou mieux encore à qui l’on rêve de ressembler. Les toutes dernières images magnifiques évoquent tout à la fois ce que le film entier exprime, la rage, la colère, l'impuissance, la solitude...

Ne ratez sous aucun prétexte ce film brillant, poignant, jamais spectaculaire mais bouleversant.

mardi, 02 septembre 2008

Le silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne ****

Le Silence de Lorna - Jérémie Renier et Arta DobroshiLe Silence de Lorna - Arta Dobroshi

Lorna, jeune femme albanaise, a obtenu la nationalité belge grâce à un mariage blanc avec Claudy, camé profond qui alterne désyntox et rechutes. Pour plus de réalisme les deux jeunes gens partagent le même appartement. Lorna travaille dans une blanchisserie mais a aussi un rêve secret : ouvrir un snack avec son véritable amoureux, Sokol. Pour obtenir l’argent nécessaire, elle accepte que Fabio, un petit truand lui organise un nouveau mariage blanc avec un russe prêt à dépenser beaucoup d’argent pour obtenir lui aussi la nationalité belge. Pour cela il faut se débarasser de Claudy…

J’expédie tout de suite la toute petite déception finale à cause de cette fin très (trop ?) ouverte qui laisse la porte (l’imagination) ouverte à beaucoup de suppositions. Laisser Lorna là on la laisse dans l’état où on la laisse, m’a un peu perturbée…

Sinon, comme toujours, un film des frères Dardenne est plus que hautement fréquentable voire franchement incontournable ; même si hélas, les critiques en ont déjà trop dit sur ce film (il faudrait leur faire comprendre que lorsque dans le titre d’un film il y a le mot « silence » on essaie de se taire, un minimum…) et le choc qui intervient au bout d’une heure ne sera peut-être plus une surprise pour certains. Dommage car elle est de taille

Ce film pourrait s’intituler « Le(s) choix de Lorna » tant cette fille est confrontée à des dilemmes, des alternatives voire de véritables cas de conscience. La détermination de Lorna est portée par une actrice, Arta Dobroshi, véritable joyau, qui impose d’emblée sa présence, sa force et sa volonté. Au cœur de ce monde d’hommes perdus, impitoyables, intéressés, parfois les trois à la fois, elle est seule. Qu’elle doute ou qu’elle décide, elle est seule. Sa volonté, sa solitude et sa maturité sont impressionnantes. Comme « Rosetta » en son temps, Lorna avance, volontaire et obstinée. Contre toute attente, c’est Claudy, squelettique, émacié, livide (Jérémy Rénier, magnifique, remarquable, bouleversant (il m’a fait pleurer)) qui sera, involontairement, inconsciemment celui qui va faire s’enrayer la belle machine qui semblait programmée et sans faille. L’attitude de Lorna vis-à-vis de Claudy va évoluer. L’indifférence agacée va faire place à la pitié charitable et évoluer en amour complètement inattendu rendant les choses beaucoup plus compliquées, confuses et inextricables.

Même si la réalité brutale des situations (obtenir des papiers contre des trafics d’argent) est toujours la constante d’un film « dardennien », ici l’absence de misérabilisme (Lorna a un logement, du travail) est vraiment le bienvenu.

On comprend que ce film ait obtenu le Prix du Scénario au dernier Festival de Cannes (même si la fin m’a déroutée…) mais ce qui est aussi la marque de fabrique indéniable des frères Dardenne c’est leur éblouissante direction d’acteurs ainsi que leur aptitude à s’entourer d’un casting irréprochable. Jérémie Rénier magnifiquement désespéré, avec ses appels au secours déchirants, sa fragile obstination à tenter de s’en sortir et Arta Dobroshi, belle, mystérieuse, audacieuse, sont inoubliables.

mercredi, 27 août 2008

Un millier d’années de bonnes prières de Wayne Wang ****

Un millier d'années de bonnes prières - Henry OUn millier d'années de bonnes prières - Henry O

Yilan vit aux Etats-Unis depuis 11 ans. Elle vient de divorcer et son père qui vit toujours à Pékin lui rend visite pour tenter de la comprendre et de l’aider.

Avoir des nouvelles de Wayne Wang de cette façon est un pur bonheur même si (ou peut-être, bien que) son film soit un véritable crève cœur et provoque des palpitations vertigineuses. Le mur qui sépare le père et la fille est infranchissable. Le père a vite fait de se rendre compte qu’Ylan devenue occidentale n’a besoin de personne, et surtout pas de lui, pour se consoler de ce divorce. Et pourtant, il lui parle, lui parle sans cesse alors qu’elle l’a connu si silencieux, cherchant constamment son regard qu'elle détourne inévitablement. Il lui prépare des petits plats en abondance pour qu’elle reprenne des forces, qu’elle ne semble pas avoir perdues. On a du mal à comprendre comment cette fille a l’impudence d’être si froide, imperturbable et insensible à toutes les attentions et à l’intérêt que son père lui prodigue avec patience et douceur. Et alors que cet homme si sociable, est abordé dans les trains, les avions, dans la rue par tout le monde prêt à écouter les histoires de sa vie qu’il raconte inlassablement : l’amour pour sa femme, pour sa fille, son métier passionnant « constructeur de fusées »… il est rejeté par sa fille qu’il agace au-delà de tout. Elle en vient même à s’inventer des réunions et des sorties factices pour éviter le tête à tête du repas du soir. Plus il s’inquiète pour elle, plus il l’entoure et souhaite la rassurer en lui parlant de son enfance à elle, plus elle s’éloigne. Lorsqu’elle a la chance qu’il lui révèle pourquoi elle porte le prénom qu’elle porte (magnifique histoire), là encore, elle tranche cinglante « je la connais déjà cette histoire ». Qu’a-t-il bien pu lui faire pour qu’elle ne pardonne rien ? On le saura ; ça pourrait être décevant… ça l’est d’ailleurs, un court instant mais le réalisateur balaie cette légère contrariété en prouvant qu’au-delà de ce qui sépare cette fille et ce père, l’éloignement, leurs cultures, leurs façons de vivre, leurs langages (Ylan dira qu’  « en chinois, il est impossible d’exprimer des émotions »), les générations, il y a surtout les non-dits, les malentendus et la malveillance de certains. On ne peut pas parler alors de réconciliation, mais d’une sorte d’apaisement qui soulage mais ne console pas. Car contrairement au proverbe qui assure qu’il n’est jamais trop tard. Si, un jour il est trop tard, et pour toujours. Alors il faudrait que les filles et leurs pères se parlent, car le père sait des choses que les mères ne savent pas. C’est aussi ce que nous dit ce beau film, simple, pur, douloureux, d’une profondeur rare et inouïe. Un film fait pour les filles qui ont un père, forcément, et les pères qui ont une fille. Pour qu’ils cessent enfin de croire que la mère est la confidente idéale alors qu’elle ne fait souvent que l’éloigner de cette relation, la plus étrange et improbable qui soit…

C’est aussi un film sur la difficulté et bizarrement la facilité de communiquer. Comme s’il était plus simple de se livrer à un parfait inconnu. A cet égard les rencontres dans un parc avec une vieille femme iranienne, elle aussi exilée mais qui affirme « j’adore l’Amérique », sont des moments d’une douceur et d’une force incroyables. Deux mondes à nouveau se heurtent et s’expliquent tranquillement et se comprennent.

Ce film est un peu le prolongement ou le négatif du « Premier jour du reste de ma vie », un film sur les traditions, la famille/je vous « haime », en plus intimiste, moins démonstratif, mais tout aussi essentiel, providentiel. Un film émouvant, délicat, humain, intense, déchirant, à fleur de peau… qui parle ou devrait parler ou parlera peut-être au plus profond du cœur de l’enfant que l’on est encore et du vieillard que l’on deviendra peut-être…

jeudi, 21 août 2008

Gomorra de Matteo Garrone****

GomorraGomorraGomorra

Oubliez tout ce que vous savez ou avez cru savoir sur la Mafia. Ici pas de destin tragique de grandes « familles » qui s’aiment et s’entretuent dans de beaux costumes sur mesure et de somptueuses villas invraisemblables. Ici on ne voit pas, ou à peine, les « parrains » qui tirent les ficelles, juste un vieux chnoc subclaquant qui soupire au fond de son lit de mourant que l’euro a fait bien du tort à la caisse… On plonge les mains dans la merde au milieu des petites frappes, des seconds couteaux, de ceux qui font le sale boulot à grands coups d’intimidation, de peur, de violence, de sang… Ici on emploie de jolis mots, honneur, famille, trahison dont on ne connaît pas le début du sens qu’ils ont. Armes au poing, c’est la guerre, pour le pouvoir et surtout pour l’argent.

Dès la scène d’ouverture, le réalisateur nous immerge au cœur de la « Cité des voiles » monstre bétonné qui ressemble davantage à une prison qu’à un immeuble d’habitations, et sans doute issue d’un des esprits malades et mégalos des architectes urbanistes des années 60. Dans cet entrelacs de couloirs et de passerelles, on découvre des appartements ou des pièces vides, d’autres murées. Des gens y vivent, y survivent, au cœur de cette immense et insensée grande surface européenne, plaque tournante de la vente de drogue au détail !!! A chaque étage sont placées des sortes de sentinelles, en général des mineurs, chargées de repérer les intrus : la police ! Quelques cartons explicatifs nous révèleront entre autre au générique que la mafia, la Camorra réalise un chiffre d’affaires de 500 000 €uros par jour, qu’une personne est assassinée environ tous les trois jours, que l’emplacement des nouvelles constructions à l’endroit des mythiques Twin Towers est en partie financée par  elle, etc…

Mais avant d’en arriver là, on survole en apnée, le parcours et le destin de quelques personnages dont on sait que la plupart ne sont pas acteurs mais réellement issus de cette cité maudite !

Le jeune Toto n’a que douze ans et met le doigt dans l’engrenage après avoir subi une épreuve initiatique assez hallucinante. Malgré sa gueule d'ange et sa tentative de réflexion à un moment, il assurera la relève à n’en pas douter. Marco et Ciro, deux têtes brûlées décérébrées refusent d’entrer dans le système. Ils s’estiment capables d’affronter l’organisation à eux seuls, complètement intoxiqués d’avoir trop regardé en boucle « Scarface », d’en connaître le moindre dialogue par cœur et de se prendre pour Tony Montana. Un des deux est, assez justement, comparé à De Niro. Don Ciro, comptable grisâtre chargé de porter la « paye » des employés, nous prouvant ainsi que fournir de bons et loyaux services à la mafia, même pendant 40 ans, n’assure pas une retraite dorée à l’abri du besoin. Pasquale tailleur mal payé qui travaille en cachette pour les Chinois et voit son travail récompensé par le fait que Scarlett Johansonn porte une de ses créations à la Mostra de Venise. Et Franco qui avec sa belle prestance se charge de faire disparaître les déchets toxiques des industries. Plus personne ne pouvant ou ne voulant faire ce sale boulot, il recrute des enfants qui conduisent les camions…

Certains personnages ne sortent évidemment pas indemnes de leur appartenance de près ou de loin à cette organisation, mais le spectateur non plus. La dernière scène sidérante rabaissant l’humain au rang de déchet laisse absolument figé.

Ce film effrayant, angoissant, alarmant qui parle d’une partie des responsables de la gangrène de ce monde pourri, indifférents à certaines catastrophes écologiques est un choc brutal, écoeurant mais utile.

mercredi, 23 juillet 2008

Le premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon ****

Le Premier jour du reste de ta vie - Jacques Gamblin et Zabou Breitman Le Premier jour du reste de ta vie - Déborah François et Jacques Gamblin
Le Premier jour du reste de ta vie - Pio Marmai et Jacques Gamblin
Le Premier jour du reste de ta vie - Marc-André Grondin et Jacques Gamblin

Dans la famille Duval, dont le père s’appelle Robert… oui comme Robert Duvall avec deux « l », il y a cinq personnes, les parents et 3 enfants, deux garçons et une fille. Ce film, c’est leur histoire. Enfin pas tout à fait mais un peu quand même. Ce film c’est 12 ans de leur vie à eux, mais pas vraiment. C’est surtout 5 journées comme 5 personnages, essentielles, confidentielles. 5 journées pas tout à fait comme les autres mais pas vraiment différentes. C’est la vie qui va, qui fait et qui défait.

Rarement, jamais ( ?) un film n’aura autant et aussi bien parlé de nous, de moi, de toi. C’est d’autant plus surprenant que le réalisateur Rémi Bezançon (retenez bien ce nom !) semble être un homme bien jeune encore mais qu’il doit déjà avoir vécu mille vies pour en parler aussi bien, avec autant de force, de précision, d’éloquence et de cœur. Ce film est un hommage à la famille mais aussi et surtout à la vie, si merveilleuse, si douloureuse, si imprévisible. On lui pardonnera donc d'avoir recours à quelques stéréotypes (la fille semble dès son plus jeune âge n'avoir pour seuls rêve et ambition que de former un couple pour finalement se reproduire, laissant aux garçons le "loisir" de la réussite ou de la "glande"...) puisque c'est pour toucher le plus grand nombre !

Rarement un film n’aura fait autant de bien et autant de peine et pourtant, jamais le réalisateur ne s’appesantit. Ni sur les moments de pure comédie qui arrachent de grands éclats de rire en cascade, ni sur ceux plus difficiles, voire franchement éprouvants qui font que l’émotion surgit et vous oppresse. Cela reste léger sans être futile, jamais pesant, jamais insistant. Rémi Bezançon fait confiance à son spectateur. Il sait qu’il est inutile de s’obstiner à décrire une agonie ou d’insister sur un gag pour que l’émotion ou le rire s’échappe.

Comment peut-on appeler ça ? Pudeur, pureté, réserve, retenue, ou tact tout simplement. Oui, voilà, le premier film du reste de ma vie a du tact. Et du cœur, en abondance. Impossible de s’identifier vraiment à l’un ou l’autre des personnages car on se retrouve un peu dans chacun d’entre eux tant ce qu’ils vivent, on l’a vécu, on le vivra. Et c’est aussi assez stupéfiant de se dire en voyant un film sur un écran que oui, c’est ainsi, c’est exactement comme ça que ça se passe, ça je l’ai vécu, les bonnes surprises, les mauvaises nouvelles qui font qu’on ne sera jamais plus vraiment comme avant, le départ des enfants, la dispersion de cendres, la sécheresse du coeur du père, le moment où les yeux des parents brillent de bonheur et de fierté, le coup de foudre, les objets aussi, la complicité, les agacements, les jamais, les toujours, les grandes promesses, les petites trahisons, les faux départs, les arrangements, les hasards, les coïncidences, l’influence…

Ce film, c’est la vie qui va. Avec les petites joies, les grands bonheurs, les disputes, les erreurs, les renoncements, les rencontres et celles qu’on a ratées, les départs, les retours, les mauvais choix, les bonnes intentions, la difficulté à dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, les regrets, les remords, et aussi les inconsolables chagrins qui font que chaque matin, il faut, on peut, on doit « rester debout mais à quel prix »…

Ce film c’est aussi le film d’un réalisateur qui aime le cinéma et il le prouve à deux reprises (je laisse la surprise, les plus cinéphiles vont se régaler) et avec des acteurs dedans. Et quels acteurs ! Du premier au dernier et plus petit rôle, on assiste à un véritable tourbillon haut de gamme, efficace, impeccable même si on ne peut nier que Jacques Gamblin atteint ici un Everest d’interprétation en explorant une palette infinie d’émotions. Il faudrait donc les citer tous sans exception, tant le souvenir de chacun d’entre eux s’impose et s’insinue en nous avec sa singularité et son originalité. Je citerai donc mes coups de cœur à moi, Marc André Grondin, déjà inoubliable dans le délicieux et très québécois « Crazy », le tout nouveau, très touchant et surprenant Pio Marmaï. Je citerai enfin Aymeric Cormerais dans le (petit) rôle drôle et pathétique de Sacha qui se prend pour la réincarnation de Jim Morrisson… Rôle de composition donc, puisque dans la vraie il est loin d’être ce jeune homme arrogant et satisfait, mais bien tout l’inverse, modeste, drôle et très charmant.

Dernier cadeau à savourer, la bande son qui recèle quelques pépites bien envoyées… jusqu’au bouquet final, la chanson étourdissante d’Etienne Daho qui donne son titre au film et qui ne vous lâche plus, longtemps, longtemps après que l’écran se soit rallumé.

La beauté et le prestige du cinéma se reproduisent régulièrement surtout quand on sort d’une projection qui a tant parlé au cœur.

Alors, chaque jour il faudrait « rechercher un peu de magie, jouer le rôle de sa vie ». Ne pas oublier, jamais, que tout peut s’effondrer en quelques secondes et que chaque matin « comme tous les autres… c’est le premier jour du reste de ta vie ».

C’est providentiel !

Le Premier jour du reste de ta vie - Jacques Gamblin, Zabou Breitman, Marc-André Grondin, Déborah François et Pio Marmai

jeudi, 26 juin 2008

Valse avec Bachir d’Ari Folman *****

Valse avec BachirValse avec BachirValse avec Bachir

D’emblée on est stupéfait par la beauté des images. Les couleurs sombres et lumineuses, terriblement douces, les ombres et les mouvements, le vent, les vagues… tout concourt à installer une ambiance envoûtante, bouleversante et parfois dérangeante qui ne disparaîtra qu’à la fin du film. On est aussi saisi d’effroi par cette meute de chiens hurlant et bavant qui se ruent sur l’écran comme s’ils allaient le traverser et nous bondir dessus. Il s’agit en fait du cauchemar récurrent d’un ami d’Ari Folman qui est réveillé chaque nuit par cette vision d’enfer. Lors de la première guerre du Liban au début des années 80, cet ami a dû tuer 26 chiens très gênants. Cette mission lui a été confiée car il était incapable de tuer des hommes. En écoutant son ami se confier, Ari s’aperçoit qu’il a complètement occulté cette période où lui aussi était soldat. Cette période douloureuse dont le point culminant est le massacre de Sabra et Shatila, il souhaite aujourd’hui, 20 ans plus tard, s’en souvenir, l’évoquer et savoir quel avait été son rôle précisément lors de la tuerie. C’est ainsi qu’il part à la recherche et à la rencontre des hommes qui avaient comme lui une vingtaine d’années à l’époque et qui furent les témoins de ce carnage perpétré par les phalangistes chrétiens sous le regard inerte d’Israël. Toute la population des deux camps de réfugiés palestiniens à l’ouest de Beyrouth a été massacrée en représailles à l’assassinat de Bachir Gémayel véritable héros (héraut) libanais.

J’espère que le fait de faire de ce film le premier documentaire d’animation de l’histoire du cinéma ne rebutera personne car au-delà du fait qu’il prouve que le cinéma peut encore et toujours inventer et surprendre, il prouve aussi à quel point le cinéma israëlien est inventif et indispensable. Ari Folman fait de son film une réussite en tout point admirable bâti comme un documentaire mais en y intégrant également une dramatisation qui va crescendo, un suspens haletant. Et c’est tout l’art des très grands de réussir à nous captiver sans relâcher l’intérêt un seul instant alors qu’on connaît parfaitement l’issue de l’histoire. Au gré des rencontres et des témoignages, le réalisateur construit son récit en flash-backs tous plus passionnants les uns que les autres tant les protagonistes ont chacun une personnalité forte, attachante et un art indiscutable pour exposer leur vision du drame. La mémoire est dynamique et vivante nous dit-on et plus Ari Folman va creuser profond, plus les souvenirs vont resurgir, le laissant terrassé (et nous avec) devant l’horreur.

Ce film de guerre psychanalytique et limpide qui montre encore et encore à quel point les soldats ont peur, est d’une beauté, d’une force et d’une puissance émotionnelle incomparables.

Ne le ratez pas car c’est un film indispensable et sublime porté par des images, des personnages et une musique inoubliables. Comment manquer cette scène magique d’un soldat valsant en pleine nuit avec les balles qu’il tire en virevoltant au son de Chopin devant un portrait de Bachir ?

Valse avec Bachir

samedi, 24 mai 2008

Un conte de Noël, Roubaix ! d’Arnaud Desplechin ****

Photos de 'Un Conte de Noël'

Impossible de s’y prendre autrement pour annoncer de quoi il s’agit. Le film débute par une voix off qui déclare :

« A l’origine, Abel et Junon eurent deux enfants, Joseph et Elizabeth. Atteint d’une maladie génétique rarissime, le petit Joseph fut condamné à subir une greffe de moelle osseuse. Sa sœur étant incompatible, ses parents conçurent un troisième enfant, Henri, dans l’espoir de sauver Joseph. Mais Henri, lui non pus, ne pouvait rien pour son frère, et Joseph mourut à l’âge de sept ans. Malgré la naissance d’un petit dernier, Ivan, la famille Vuillard ne se remet pas des conséquences de ce traumatisme… »

Bien des années plus tard et alors que les relations sont plus que tendues, surtout entre Elizabeth qui a « banni » son frère Henri, Junon et Abel décident de rassembler tout ce monde pour la traditionnelle fête de Noël. Or rien ne semble traditionnel ou classique dans cette famille. On dirait que la mère n’a pas pardonné à Henri de n’avoir pu sauver son frère. Or, aujourd’hui, c’est elle qui est atteinte de la même maladie et qui a besoin d’une greffe de moelle. Chaque membre de la famille a fait les tests.

Par où commencer pour parler de ce film, de cette histoire, de ce conte humain, cruel qui emporte et submerge dans un maelström d’émotions insoupçonné et inattendu ? Toujours tendu, parfois drôle, souvent féroce, Desplechin réussit la prouesse d’être d’une profondeur inouïe sans jamais être lourd, d’une douceur, d’une légèreté, d’une gravité et d’une drôlerie ébouriffantes. Il vous cloue au fauteuil à la manière d’un P.T. Anderson au début lorsqu’il faut mettre en place les nombreux personnages sans embrouiller. Il y parvient. Ensuite, on pense à « Festen » pour les règlements de comptes familiaux, les révélations aussi, à Bergman pour la force et l’intensité. Et pourtant cela reste un film unique, de Desplechin, son meilleur, abouti, complet, intime, épidermique, un film qui approche la perfection tant il permet de visiter toute l’étendue de ce qui fait les rapports humains et plus encore les relations entre les membres d’une famille éclatée, décomposée.

Amour, haine, égoïsme, générosité sont au cœur de cette tragédie familiale jamais pesante, souvent hilarante et pourtant ô combien tendue voire inquiétante. Se dire des horreurs, crier au secours mais pas vraiment, tenter de révéler en une soirée tous les non-dits, chercher à guérir de tous les traumatismes qui collent à la peau, à la vie, à l’identité… tel est le pari de ce conte sublime et cruel.

Mais saura t’on jamais ce qu’Elizabeth reproche à Henri au point de ne pouvoir supporter physiquement d’être dans la même pièce que lui ? Henri, finalement seul donneur compatible pour sa mère lui fera t’il ce don ? Donnera t’il la vie à sa mère qui ne l’aime pas ? Est-ce que la vie, l’amour triompheront de la mort et de la haine ?

Être happé, littéralement par les joies et les tourments d’une famille dont on ne connaissait pas l’existence est le miracle, encore une fois, de ce film de Desplechin, un cadeau dans une vie de cinéphile.

Attardons-nous (le nous de majesté me sied à merveille non ?) sur l’interprétation, la distribution, le casting en acier trempé, en béton armé, en or massif.

Abel, le père, c’est Jean-Paul Roussillon, débordant d’amour maladroit pour ses enfants parce que trop envahi par celui, inconditionnel qu’il porte à sa femme. Il tente, toujours un peu gauche, d’harmoniser l’ensemble mais se heurte constamment à l’omnipotence de Junon. Ivan, le plus jeune (Melvil Poupaud) grand enfant bien que père lui-même, aime sa femme et semble être tout surpris d’être aimé en retour. Sa femme c’est Sylvia (Chiara Mastroiani), lumière vive et irrésistible, aimée d’amour inconsolable par son cousin. Anne Consigny est Elizabeth, la grande sœur qui vit le drame d’avoir un fils schizophrène, celui de perdre sa maman, d’avoir un frère qu’elle déteste (pourquoi ?) et qui pleure et qui chuchote (insupportable pour moi… bien qu’elle soit idéale pour incarner la tristesse qui suinte par tous les pores de sa peau… ne peut-on arrêter de la faire murmurer en pleurant ???). Emmanuelle Devos est Faunia, l’amie d’Henri, compréhensive, énergique qui refuse de se laisser asphyxier par les déchirements et les incertitudes de cette famille. Elle est tordante.

Mais au-dessus de ce monde en fusion, il y a Mathieu Amalric, indomptable, excessif et convaincant. Il est le plus torturé, le plus fragile, le plus abominable, méchant et drôle aussi. C’est lui qui peut regarder en face les gens et leur dire exactement ce qu’il pense d’eux (Jacques Becker si tu passes par là, regarde et écoute !) sans sourciller : « toi tu ne comptes pas », « je ne t’ai jamais aimée », « fous le camp ». Il est sans cesse au bord du coma éthylique (ce qui semble aider à pouvoir dire ce qu’on pense) sans jamais être ridicule. Il se prend des baffes, des coups de poing tant il est agaçant, sans sourciller. Il parle seul dans la rue, s’effondre tête première dans le caniveau. Il est grandiose, jamais ridicule, souvent drôle, parfois pathétique ou émouvant. Quel acteur, mais quel acteur !

Un conte de Noël - Mathieu Amalric

Et puis, évidemment, il y la reine, que dis-je elle est impériale, Catherine-Junon-Deneuve qui comme toujours m’hypnotise littéralement par sa présence, rien que sa présence, son visage et sa voix unique qui peut cracher à son fils dans un débit inimitable « je ne t’ai jamais vraiment aimé »… et lors de la greffe lui dire encore « regarde, je rejette tout ce qui vient de toi ». Elle n’est jamais meilleure que quand elle est sentimentalement incorrecte comme ici. On sent qu’elle jubile à être cette « Junon » autant crainte que vénérée. Elle peut aussi sans jamais être ridicule, manger du regard Jean-Paul Roussillon et lui affirmer « t’es mignon », on la croit, puisque c’est elle qui le dit.

Ce film laisse son empreinte, délicieusement dérangeante et c’est avec de tels films que se renouvelle encore et encore l’amour du cinéma. Merci, que dire d'autre ?

Photos de 'Un Conte de Noël'

 

Un conte de Noël - Catherine Deneuve et Jean-Paul Roussillon

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