16.02.2012

LA FOLIE ALMEYER de Chantal Akerman **(*)

Almayer un européen, a épousé sans amour une femme en Malaisie contre la promesse faite par son père adoptif le capitaine Lingard, de faire fortune grâce à l'or qu'il cherche dans les montagnes. Mais l'or n'arrive pas. Almeyer s'ennuie et déperrit. Cela prend des proportions inhumaines lorsque Lingard lui enlève sa fille Nina encore petite pour la placer dans un pensionnat où elle sera éduquée. Nina revient des années plus tard, elle est devenue une jeune fille d'une beauté étourdissante mais les relations avec son père sont assombries par un mur infranchissable d'incompréhension. Nina lui reproche de ne pas être venu la chercher pendant toutes ces années, alors que métis, elle était la proie du racisme et de la cruauté de ses camarades et professeurs. Sentant sa fille lui échapper définitivement, notamment lorsqu'elle rencontre un étrange "rebelle", Almeyer sombre peu à peu dans la folie. 
Voilà un film que je ne voulais manquer sous aucun prétexte et je ne le regrette pas tant il donne envie de lire le roman de Joseph Conrad dont il est tiré pour en prolonger l'expérience asphyxiante voire traumatisante. Dommage que Chantal Akerman abandonne parfois son spectateur au profit de sa caméra qui s'enfonce dans la jungle humide et étouffante. Les images et les ambiances, les couleurs, les sons sont en effet d'une beauté remarquable. La maison, la véranda, le fleuve alentour, tout est beau. Mais d'une beauté inquiétante et sombre. Et on s'installe dans chaque long plan fixe avec extase. Le cinéma de Chantal Akerman est à l'opposé du cinéma frénétique qui change d'image toutes les cinq secondes et c'est infiniment bon. Mais cette histoire d'amour inhabituelle (un père pour sa fille), de fautes graves, d'erreurs irréparables et de folie aurait dû être bouleversante. Elle ne l'est jamais et c'est là que j'en veux à Chantal Akerman. Jamais l'émotion n'affleure et les personnages semblent parfois réciter leurs textes intenses et profonds sans manifester la moindre fièvre. Sans doute est-ce la chaleur moite qui les anesthésie !
Il n'en reste pas moins la performance d'un acteur tellement rare qu'il a atteint ses 40 ans sans qu'on ait  eu le temps et la possibilité de le voir vieillir à l'écran : Stanislas Merhar. Il est d'une beauté, d'une intensité et d'une puissance tout simplement hallucinantes. Certaine a prétendu qu'il parlait à son bonnet dans ce film, c'est absolument faux, il parle aux insectes ! En tout cas, voir un acteur devenir fou sous nos yeux ébahis est une expérience et un grand moment de cinéma. La toute dernière scène, le dernier plan et l'une des dernières répliques, "le soleil est froid", sont de ceux qu'on n'oublie pas.

06.12.2011

L'ART D'AIMER d'Emmanuel Mouret **

L'Art d'aimer : photo Emmanuel Mouret

L'Art d'aimer : photo Emmanuel MouretL'Art d'aimer : photo Emmanuel Mouret

Avez-vous déjà remarqué, au moment où vous tombez amoureux la petite musique ou l'orchestre symphonique qui se déclenche dans votre tête ? Chaque histoire d'amour a la sienne ou plutôt chaque amoureux. C'est l'argument de départ très attirant du propos d'Emmanuel Mouret qui hélas l'abandonne étrangement dans les dix premières minutes. Et en effet, le premier volet de ce qui ne sera ensuite qu'un film à sketches (donc forcément inégal) est tout à fait encourageant. On y suit Laurent, pianiste et compositeur qui plaît aux femmes : il a le physique affolant et la mèche follement romantique de Stanislas Merhar, mais qui n'entend jamais résonner les accords parfaits d'une partition harmonieuse. Au moment même où Laurent, mélancolique et inquiet (on comprend bien pourquoi) se promène dans une forêt où il semble percevoir quelques notes encourageantes, le réalisateur abandonne définitivement son personnage et en laisse son film et la spectatrice orphelins...

S'ensuit une succession de situations plus ou moins réalistes et loufoques autour du thème inépuisable que s'est choisi Emmanuel Mouret depuis son premier film : l'amour et son badinage chabadabada. Si on sourit souvent, qu'on éclate de rire parfois (grâce à Frédérique Bel, irrésistiblement horripilante dans son numéro si naturel d'emmerdeuse contrariante et indécise), jamais on est ému. Tant pis. On passe un agréable moment dans des endroits chics et propres avec des gens privilégiés qui ont de jolies professions (libraires pour la plupart), ont des problèmes cardiaques et vivent dans de superbes appartements blancs avec des tableaux accrochés aux murs.

Devant le manque de "liant" de cette comédie gentillette, ensoleillée et souriante, il ne reste plus qu'à observer les prestations des acteurs qui se régalent à jouer les amoureux. Je commence par le pire du pire : Julie Depardieu va finir par disparaître en se voûtant un peu plus de film en film et en jouant les frustrées timides. Un réalisateur aura t'il enfin l'audace et l'imagination de lui confier un rôle de femme forte qui rit aux éclats ? Un rôle de composition donc.

Pour les autres, ils ont tous l'étincelle des amoureux au fond des yeux chacun à leur façon. Achille/ François Cluzet n'en peut plus de tenter de "conclure" avec sa capricieuse voisine. Louis-Do de Lencquesaing est impayable en mufle intégral (mais là encore, un peu d'imagination... ce garçon est un serial tombeur lover !). Les filles sont charmantes et désirables et les garçons empotés et malmenés.

La meilleure scène (si l'on excepte la partie Stanislas Merhar) est celle où Vanessa (Elodie Navarre) et William (Gaspard Ulliel, très beau) qui s'aiment depuis l'enfance se piquent de jouer au couple moderne en s'accordant une soirée où chacun va tromper l'autre, se retrouvent dos à dos dans le même café sans se voir. Subtil et troublant.

Emmanuel Mouret est donc capable d'un grand film d'amour qui ne ressemblerait à aucun autre mais il ne l'a pas encore réalisé.