LA CORDE AU COU
de Gus Van Sant ****
ETATS-UNIS
avec Bill Skarsgaard, Dacre Montgomery, Cary Elwes, Colman Domingo, Myha'la, Al Pacino
Le 8 février 1977 Tony Kiritsis, obscur petit américain d'origine grecque et jusque là sans histoire kidnappe Richard Hall, le fils d'un courtier qu'il rend responsable de sa banqueroute.
L'histoire est vraie et a passionné l'Amérique de l'époque bien au-delà d'Indianapolis où elle se situe, la télévision allant jusqu'à interrompre le discours de John Wayne recevant un prix en direct.
Le contexte : Tony alors modeste employé a exercé divers métiers jusqu'à devenir gérant du camping familial. Il acquiert un terrain dans le but d'y construire un centre commercial et contracte un prêt auprès de la Meridian Mortgage. Accumulant les retards de paiement, le dirigeant de la société refuse de lui accorder des délais supplémentaires. Tony estime que le dirigeant ML Hall est responsable de la situation et qu'il sabote ses projets.
Les faits : Le 8 février Tony se rend au rendez-vous qu'il a avec ML Hall et apprend qu'il est finalement parti en vacances. Il est néanmoins reçu par Richard Hall son fils. Tony sort du carton qu'il a sous le bras un fusil à canon scié. Il prend alors Richard en otage, attache le canon du fusil à l'arrière de sa tête à l'aide d'un fil relié à la détente. Si un policier intervient, le coup partira et atteindra la tête de Richard...
Les exigences : Tony contacte la police immédiatement, annonce la prise d'otage et réclame 5 millions de dollars mais surtout des excuses de la part du père de Richard qui se la coule douce au bord d'une piscine. Il exige d'obtenir une voiture et oblige Richard à les conduire chez lui où il a placé des explosifs aux portes et fenêtres de l'immeuble empêchant toute intervention. Suivi de près par la police et les journalistes, la prise d'otage qui a duré 63 heures est relayée en direct à la télé.
Le verdict... vous le découvrirez en allant voir ce film que j'ai trouvé absolument stimulant. Pendant 106 minutes sans action spectaculaire la tension ne cesse de s'intensifier ou s'apaiser au rythme des humeurs du cyclothymique Tony (Bill Skarsgaard, enfin excellent dans un grand rôle) qui passe sans transition du calme à la colère et incarne l'Amérique victime du capitalisme vorace, violent et s'autoproclame héros du fameux quart d'heure de gloire cher à Andy Warhol. Face à lui Richard (Dacre Montgomery que les Stranger things-ophiles connaissent bien) est impressionnant de calme, de douceur et de dignité.
Tout cela me fait dire que dans la catégorie "les grands réalisateurs font de grands films", celui-ci est particulièrement réussi même s'il faut parfois attendre longtemps pour les voir ressurgir dans le paysage. Je ne comprends pas les grincheux ou les frileux. Faut-il une action toutes les trente secondes pour passionner le spectateur ? Non, en ce qui me concerne. Il suffit déjà d'une scène d'ouverture indéchiffrable où un type en chemisette (alors qu'il fait un froid glacial) conduit nerveusement vers une destination qu'on ne connaît pas. Puis d'une autre où l'otage et le preneur d'otage sortent du bâtiment. J'ai cru à ce moment que Tony allait se mettre à hurler ATTICA ! ATTICA ! ATTICA !... tant la scène ressemble à celle d'Un après-midi de chien (chef d'oeuvre de Sidney Lumet 1975 (OMG le temps file...)).
Et justement, Al Pacino fera deux apparitions remarquables et réfrigérantes (même si le voir échoué au fond d'un fauteuil fait un peu mal) en père cynique capable de dire au ravisseur : "si vous tuez mon fils, je pleurerai un fils".
Tony fait également incompréhensiblement appel à Fred Temple un animateur radio star local dont il est fan pour servir de négociateur à différentes reprises. Colman Domingo et sa voix de basse crooner fait admirablement le job et sa play-list jazzy berce le film.
Tout cela est emballé dans une mise en scène remarquable au cours de laquelle Gus Van Sant décortique chaque étape de l'événement et s'attarde sur des conversations qui deviennent presque amicales. L'otage succombe-t-il un temps au Syndrome de Stockholm (situation dans laquelle l'otage se prend d'affection pour son preneur en otage) où est-il suffisamment perspicace pour savoir comment ne pas énerver son bourreau ? Il faut dire que les deux hommes se connaissent, s'appellent par leurs prénoms et semblent se tutoyer (la traduction a tranché et le "you" anglais est un "tu" dans les sous-titres). L'art du récit du réalisateur est brillant, alterne les points de vue jusqu'à un cauchemar de l'otage et assène l'évidence : la fascination du "public" pour les situations réelles dramatiques. Non, elle ne date pas des réseaux sociaux. La jeune journaliste ambitieuse et opportuniste reléguée à la rubrique chiens écrasés entend bien quant à elle s'offrir du galon en se rendant sur place et couvrant ce "spectacle" dramatique.
La naïveté du preneur d'otage (comment peut-il imaginer un instant qu'il va obtenir des excuses, 5 millions de dollars et rentrer chez lui avec les félicitations ?), la violence humiliante du dispositif, la dignité de l'otage, le cynisme du père... tout ici est passionnant et maintient en haleine. Quant au verdict final, il devrait comme moi vous laisser bouche-bée.
Gus Van Sant est de retour et en grande forme.



Commentaires
Très bonne chronique (même si j'en aurais sans doute un peu moins dit).
"Faut-il une action toutes les trente secondes pour passionner le spectateur ?" : tu poses la question et je réponds non, moi aussi, tout en ayant le sentiment que, dans ce film, le rythme est très soutenu. Rien d'explosif, certes. Tout est dans la tension. Et c'est franchement très réussi, en effet. Bravo, Monsieur Van Sant !
Les actrices et acteurs sont très bons et, quelle que soit leur importance respective, tous les personnages existent. Pas seulement les têtes d'affiche, qui n'en sont d'ailleurs pas réellement, à l'exception bien sûr de notre cher Al Pacino. J'ai apprécié le fait que le casting ait retenu des acteurs un peu moins connus que d'autres. Je pense que le film n'aurait pas eu le même impact avec Adam Driver et Timothée Chalamet. Là, on s'identifie bien aux deux protagonistes principaux, qui sont d'ailleurs du même âge. Et cela alimente notamment l'idée du syndrome de Stockholm (dont tu parles si justement).
BREF ! Un très bon film américain, qui, par ailleurs, ramène "Un après-midi de chien" parmi mes envies de découvertes prochaines.
Tu as raison j'en dis trop mais je ne révèle pas la fin.
Cela dit, toi tu en dis tellement peu parfois que pour certains films que je n'ai pas vus je ne comprends même pas toujours de quoi ça cause :-)
Le casting est parfait. Le Skarsgard se révèle enfin moi qui trouvais qu'il n'imprimait guère la pellicule. Il faut dire qu'il se cachait toujours sous des maquillages grotesques (ça ou Nosferatu) pour ce que j'en ai vu.
Quant à Dacre Montgomery, il a retenu toute mon attention. Ma Poupée en est folle...
Tu peux te ruer sur cet après-midi de chien.
Jeu : Monsieur et Madame Lumet ont un fils...
Oui, heureux de te retrouver dans une salle de cinéma... (finalement, la limousine est venue te chercher)... surtout pour un film passionnant...
J'ai également adoré (et pourtant, j'avais l'esprit très préoccupé) et ça m'a fait un bien fou de plonger dans cette histoire presque de folie...
Avec une bande son magnifique... Et dire que ça commence par le Also Sprach Zarathustra de Deodato, une pure merveille, pour finir je crois par The Revolution Will Not Be Televised de Gil-Scott Heron, immense titre black....
Ca faisait quelques années que Gus Van Sant ne m'avait pas autant fait plaisir...
Les deux derniers films chroniqués, c'était AVANT le drame...
Pour la bande son je te fais confiance pour un blind test parfait.
Le also spacht... ça marche toujours.
J'espère que tu t'es sorti de tes préoccupations.
Moi aussi cela faisait des années que je n'avais pas tant aimé un Gus Van Sant.
"The Revolution will not be televised", le titre claque en conclusion, comme il claquait sur la route de "Une bataille après l'autre". Deux films situés sur deux temporalités différentes, et pourtant deux films qui nous semblent terriblement d'actualité. Et tous deux très bons, car dirigés par deux des plus grands réalisateurs américains.
Rien à ajouter à ton exposé très complet (pour quelqu'un qui disait n'avoir pas trop envie d'écrire...) Sinon, pour l'anecdote (que je tiens de Gus lui-même, n'est-ce pas, puisque, comme tu le sais, j'ai eu le bonheur d'assister à sa master class à Reims), c'est Herzog et Nicolas Cage qui devaient porter le film et, finalement, ils ont lâché le projet. Le producteur s'est alors tourné vers Van Sant qui a accepté tout en changeant quelques éléments (c'est sûr qu'entre Herzog et Van Sant, il peut y avoir un gap). Autre élément que tu n'évoques pas, c'est la présence de Kelly Lynch (qui accompagnait Matt Dillon au générique de "Drugstore Cowboy") dans le rôle de la femme de Pacino (j'adore quand il rembarre le serveur) et celle plus anecdotique de John Robinson, l'ado au t-shirt jaune de "Elephant", dans le rôle du caméraman au côté de Myha'la.
Nicolas Cage en aurait sans doute fait des tonnes (de trop, même si j'aime parfois sa façon d'en faire trop. Bill a bien dosé la folie).
J'ai revu Une bataille après l'autre cette semaine. Quel PLAISIR ! Toute seule dans mon "couch" avec ma patte surélevée je disais tout haut (je ne dérange personne) : mais que c'est BON !!! Et je faisais des retours arrière. Et je me disais (je me dis beaucoup de choses) : chaque expression de Leo mérite un Oscar.
Kelly Lynch (est-ce la fille de ?) m'a semblé momifiée et n'a guère attirée mon attention focalisée sur Al.
Je n'ai su qu'après que le cameraman avait troqué son ti-shirt et ses cheveux jaunes.
Les bons, les grands réalisateurs, on en redemande.
J'attends impatiemment le Pedro. Qui repartira sans doute encore bredouille de Palme d'or puisque le président est coréen et qu'il y a un grand nombre de films asiatiques dans la compète.
Pedro Pascal ? Celui-là il a ta Palme d'or de toute façon.
Il paraît que le Almodovar est exceptionnel, en effet.
Non, Kelly n'a aucun rapport avec David (sa fille c'est Jennifer).
Leo est exceptionnel dans tous ses rôles me semble-t-il. C'est assez incroyable d'ailleurs.
Ah oui il est vrai que j'ai deux Pedro dans ma vie.
Pedro A. mérite la palme depuis longtemps.
Ah oui c'est Jennifer qui a commis cette horreur de Boxing Helena avec un génial acteur qui a disparu et n'a jamais été retrouvé je crois (Julian Sands de Chambre avec vue que J'ADORE).
Je suis d'accord pour Leo.
J'ai adoré la forme, magnifique film; mais sur le fond je dois avouer que j'ai trouvé ce fait divers trop anecdotique
Anecdotique cette façon de séquestrer un homme ?
C'est aussi tout le spectacle qui s'installe autour.
Coucou Pascale ! Je suis 100% d'accord avec toi sur ce film. Il aurait mérité une plus large diffusion car le réal fait assurément un grand retour !