FJORD
de Cristian Mungiu ****
ROUMANIE, FRANCE, NORVEGE, DANEMARK, SUEDE
avec Renate Reinzve, Sebastian Stan
Mihai est roumain, Lisbet norvégienne, leurs cinq enfants sont nés en Roumanie.
Le couple Georghiu est animé d'une foi profonde qu'il transmet à ses enfants de façon très rigoureuse. Si une prière est négligée, la punition tombe immédiatement puisque "la punition est une bénédiction du ciel". Outre une privation de sortie et un "demande pardon à ton père" (précédé d'une scène que nous ne voyons pas), nous ne verrons jamais de quelle nature sont les sanctions.
Manipulateur Cristian Mungiu ? La réponse est dans le film mais j'aime me faire manipuler ainsi.
Toute la famille s'installe en Norvège dans un village avec vue sur fjord. Malgré leurs différences d'éducations, enfants et parents sympathisent avec les voisins dont le père n'est autre que le directeur de l'école où les enfants se rendront. Il les accueille d'un (sans doute prétendu très malin) : "ici, vous ne trouverez pas de vampires" qui me semble donner immédiatement le ton de la tolérance limitée et surtout très flexible des autochtones.
Peu de temps s'écoule avant que la prof de sports ne découvre des ecchymoses sur l'épaule de la fille aînée. Il n'en faut pas plus pour que l'établissement ne transmette ce cas de maltraitance supposée aux services sociaux particulièrement intransigeants et attentifs au bien-être des enfants. Une enquête doit être diligentée et avant même que les résultats ne soient connus et validés par le tribunal, les enfants sont retirés à la garde des parents et placés (séparément) dans des familles d'accueil, y compris le bébé de quelques mois que Lisbet allaite encore...
La brutalité du Barnevernet, organisme norvégien tout puissant dédié à la protection de l'enfance fait froid dans le dos et l'on sort de ce film le cerveau complètement retourné. Le réalisateur oppose avec une précision et une maîtrise totales l'intransigeance d'une institution sensée protéger les enfants et des parents aux méthodes éducatives basées sur l'enseignement quelque peu (doux euphémisme) rigoriste. D'un côté les méthodes radicales d'un service de l'enfance (qui agit avant toute preuve) d'une des sociétés européennes aux valeurs les plus progressistes, de l'autre une famille aux convictions et aux méthodes conservatistes d'un autre âge.
"Avec cinq enfants, affirme Mihai, il faut de la discipline sinon...". Mais comment se manifeste-t-elle vraiment au sein de cette famille ? Les ecchymoses de la jeune fille ne pourraient-elles pas avoir été causées par une chute, ou lors d'une séance de sport consacrée à la lutte ? Et lorsque les enfants se chamaillent, se poursuivent et manquent d'ébouillanter le bébé, comment la mère réagit elle ? Il semble que jamais les "enquêteurs" ne se posent cette question.
J'ai trouvé particulièrement intéressant que Cristian Mungiu ne désigne pourtant pas de coupable. Il met en présence deux "systèmes" parfaitement incompatibles voire irréconciliables et nous laisse seuls juges de notre opinion. Bien sûr, lors des longues (et remarquables) scènes de procès, l'avocat s'obstine à mal prononcer le nom de famille des Georghiu (gué-or-guiou, c'est pourtant pas compliqué), l'assistante sociale affirme que le couple manque de repentir, qu'il ne se comporte pas comme des gens affligés par la séparation d'avec leurs enfants ou par leur comportement envers eux. Et si les services de protection défendent la parole des enfants, elle n'a bizarrement plus aucune valeur lorsqu'ils demandent à rentrer chez eux. Quant aux parents, on peut déplorer qu'ils élèvent des enfants à coups de Bible avec comme principe de base la punition et toutes sortes d'interdictions assez invraisemblables pour des enfants et des ados du troisième millénaire. Cela ne les empêche pas, encouragés par l'audacieuse (et rebelle) voisine, de faire le mur quelques fois. La violence verbale du père qui tape facilement du poing sur la table dès que sa fille le contrarie (et donneur de leçons par ailleurs) n'est jamais remise en cause.
Des scènes d'une grande puissance restent bien en tête. Celles du procès évidemment mais aussi celle, incroyable, où les services sociaux débarquent alors que Lisbet n'a aucune idée de ce qu'on lui reproche. Après avoir tenté de comprendre, elle n'a plus qu'à admettre et on embarque ses enfants. Elle obtient un sursis pour le bébé qu'elle allaite, qui ne dure pas... C'est d'une violence !
Malgré cela, je n'ai ressenti aucun manichéisme même si on a parfois envie d'étrangler les agents du Barnevernet, la foi des Georghiu à la limite de l'intégrisme n'est guère plus attirante. Le film laisse beaucoup de choses en suspens et donne envie de prendre position tout en nous obligeant à nous méfier de nos certitudes. C'est un film inconfortable qui nous enferme dans des paysages magnifiques et glacés. Mais qui a raison ? Comment et pourquoi imposer par la force de la loi une conception de l'éducation ? Ce sont finalement les enfants qui deviennent les enjeux d'un conflit. Ils sont au centre des regards des autres, des certitudes, entres les mains de l'administration et confrontés à tous les jugements.
J'ai apprécié que tous les débats se passent invariablement dans le plus grand calme. Aucun éclat de voix ni effet de manche. Tout est argumenté posément de chaque côté, avec beaucoup de douceur ce qui rend les affrontements encore plus troublants et ambigus. La violence est contenue dans les mots et les décisions. On parle des enfants, on décide pour eux, on interprète. On les observe mais les écoute-t-on, les entend-on ?
Il me semble qu'avec la dernière scène, le réalisateur tranche.
Cette Palme d'or est troublante, humaine et intelligente.
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P.S. : Renate Reinzve est parfaite en mère désolée mais toujours digne et patiente. Et saluons la nouvelle performance de Sebastian Stan, acteur à transformation qui s'est débarrassé des frusques de The apprentice et de James Buckey Barnes (Avengers) pour incarner ce père aimant mais inflexible sur ses convictions.
