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NOTRE SALUT

d'Emmanuel Marre ****

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FRANCE

avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Matthieu Perotto, Jean-Baptiste Marre, Harpo Guit, Mathilde Abd El Kader

Septembre 1940, Pétain met fin aux combats, fait don de son corps à la France et s'installe avec son gouvernement à Vichy.

Dans ces temps troublés, Henri Marre (arrière grand-père du réalisateur) ingénieur ruiné et sans avenir, a écrit une sorte de manifeste (à compte d'auteur) intitulé Notre salut. Il y développe une méthode de management simple : il faut gagner en efficacité. A force de s'introduire dans les milieux pertinents il  trouve le terrain idéal pour mettre ses théories en pratique. Rapidement, tout dévoué au Maréchal et extatique devant ce nouveau gouvernement, il devient haut fonctionnaire au Ministère du travail pour le régime de Vichy. Ce qui s'applique à l'entreprise peut s'appliquer à l'Etat. Mais plus encore que sa dévotion à la collaboration cet homme agit surtout par ambition et opportunisme. Sa femme Paulette et ses enfants ne sont pas avec lui et il trouve toutes sortes d'excuses pour ne pas les faire venir auprès de lui alors qu'ils vivent dans des conditions difficiles en raison du froid et du manque de nourriture. Ils échangent des lettres lues en voix off et l'on a hâte de rencontrer cette femme délaissée, impatiente et encore amoureuse.

Replongeons-nous une fois encore dans cette guerre qui n'en finit pas, grâce au cinéma, de nous révéler des aspects inconnus et des personnages obscurs qui ont pourtant existé et joué un rôle déterminant. Swann Arlaud prête ses traits à ce personnage assez falot, effacé qu'il parvient à faire rayonner. Il lui donne une épaisseur, une présence, sans jamais chercher à l'excuser ni à le rendre plus sympathique qu'il ne l'est. Au contraire. Lorsque, au cours d'une réunion, il distribue son livre, il est vraiment pathétique. Swann Arlaud compose tout cela admirablement.

Le réalisateur exprime son ressenti : "Mon aïeul a confondu son sort personnel avec celui du pays. Il a vu dans le régime de Vichy, après la défaite, un moyen de « redresser » quelque chose, à l’échelle de la France mais aussi en lui-même. Il vient à Vichy pour chercher du travail, espérant avoir une place à la hauteur des talents qu’il estimait avoir." C'est aussi cela qui est remarquable dans le film, cet homme semble très imbu de sa petite personne et satisfait au plus haut point de ses idées géniales. Se rend-il compte qu'on l'utilise ? Seule une secrétaire lui fera part d'une relative indignation en lui demandant de remplacer dans un courrier le mot "ramassage" pour évoquer les rafles des juifs !

Et puisque cette histoire s'inspire de la lecture que le réalisateur a fait des lettres échangées par ses aïeuls, il n'y est pas seulement question de cet homme, un salaud ordinaire, un bureaucrate zélé mais aussi de l'histoire de son couple qui aurait pu être ordinaire.

Lorsqu'il accepte enfin que sa femme et ses enfants le rejoignent après au moins deux années, le film change de ton en partie parce que cette femme est éblouissante. L'actrice Sandrine Blancke dans le rôle m'a littéralement subjuguée. Pendant que son mari par sa pensée et son obsession de l'efficacité devient une mécanique terrifiante au service d'un régime, qu'il transforme les humains en dossiers, en tâches à accomplir, elle reste une femme plus complexe, solaire. Se doute-t-elle de ce que son mari organise ? Lors d'un dîner chez le Préfet de Limoges, elle se montre drôle, enjouée. Elle attire tous les regards et mène la conversation devant son mari complètement stupéfait d'avoir une femme si brillante. Manifestement il ne connaît pas  véritablement son étonnante épouse. Sans doute le film explore-t-il également la lucidité progressive qui grandit chez elle de comprendre que son mari s'installe dans la collaboration. C'est aussi elle qui mènera la danse lorsque soudain la femme du Préfet déclare s'ennuyer et met un disque. Les quelques invités se mettent à danser une chorégraphie ridicule sur un tube de... 1972, l'heure de gloire unique de Hot Butter Pop corn (Big up à Yoann Blanc).

Cet anachronisme dans la musique m'a beaucoup plu alors qu'elle en dérange beaucoup. Avant cela nous avons entendu Sounds like a Melody d'Alphaville et Live is life d'Opus pendant un défilé militaire. Comment expliquer cet anachronisme ? La danse absurde de Pop corn transforme les personnages en pantins et c'est peut-être là que Paulette commence à comprendre les actes de son mari. Et pourtant elle danse. J'adore cette scène.

La machine administrative de Vichy, les "crimes de papier" sont décortiqués assez froidement dans ce film incroyable. Face à l'innommable un couple essaie de vivre, offre un contrepoint humain à l'horreur. Ils vont pique-niquer au soleil. Et cela évoque la scène introductive d'un film  (La zone d'intérêt) et celui-ci lui est 100 000 fois supérieur.

Pas l'ombre d'un nazi, d'une croix gammée, pas de reconstitution de rafles dans Notre salut, simplement des bureaux où des hommes en costumes discutent, calculent, organisent !

Glaçant.

Swann Arlaud et Sandrine Blancke sont exceptionnels.

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