NI VUE, NI CONNUE
de Marc Fitoussi ***(*)
FRANCE
avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin, Vincent Dedienne, Emmanuelle Bercot, Diane Kruger, Thomas Jolly
Corinne Maclou est une éternelle figurante.
Bien qu'elle enchaîne les tournages, qu'elle connaît bien son métier qui la passionne et le monde du cinéma, elle ne parvient pas à se faire remarquer. Ou seulement de la mauvaise façon car elle est plutôt connue pour de fâcheuses raisons. Elle ne cesse de distribuer ses C.V. sur les plateaux à qui accepte de les prendre du bout des doigts mais ils finissent toujours à la poubelle. Elle se rebelle contre les conditions d'accueil et d'attente. Proteste que les figurants ne soient pas autorisés à la table de régie (l'espace de ravitaillement et de convivialité installé sur un plateau). Jusqu'au jour où elle figure sur le même tournage que Sandrine Kiberlain et que celle-ci finisse par être touchée par cette femme passionnée qui mendie des rôles sur les plateaux. Elles deviennent amies, presque inséparables et celle qui est dans l'ombre prodigue de précieux conseils à celle qui prend toute la lumière. Mais cette dernière va-t-elle aider sa nouvelle amie à enfin trouver un rôle ?
C'est rare (ou peut-être la première fois) que le cinéma se décide à parler de ceux dont on ne parle jamais, ceux que l'on ne voit pas et qui "peuplent" un film : les figurants qui n'ont la plupart du temps même pas un mot à dire et qui peuvent disparaître si leur présence est subitement jugée inutile, ceux que l'on oublie dans une pièce, ceux qui ne peuvent partager les mêmes encas, la même table de cantine, le même hôtel... que les rôles principaux.
Le triste univers plutôt impitoyable de ces invisibles, de ces "petites mains" qui rendraient un film un peu problématique est incarné au travers du personnage fictif mais représentatif de Corinne Maclou interprétée par la star des stars française Isabelle Huppert qui devient ici une comédienne précaire et aux abois. C'est la première bonne idée du film : donner le rôle de la star à Sandrine Kiberlain (qui n'est quand même pas une inconnue). C'est elle que l'on bichonne et cajole sur les tournages. Elle qui peut donner libre court à tous ses caprices, exiger, s'impatienter. Et être un peu hors sol comme lorsque Corinne/Isabelle l'emmène faire du vélib et qu'elle s'émerveille en plein Paris : "oh, j'ai l'impression d'être à l'île de Ré". A charge pour Isabelle/Corinne pourtant égérie actuelle ou passée de plusieurs grandes marques d'en faire une (légère) critique. Les coulisses des tournages sont très légèrement égratignées, comme les caprices, les répliques et conversations vachardes, les petites trahisons entre "ami-e-s", les jalousies, les hypocrisies et la brutalité parfois d'un tournage. Ce n'est pas une satire très percutante mais le film a le mérite d'évoquer les invisibles sur le ton de la comédie franchement réjouissante avec une pointe de réalisme.
Le coup de génie est d'avoir confié le rôle de la figurante précaire qui court après ses heures d'intermittente à Isabelle Huppert. Elle qui, Présidente de la cinémathèque depuis le mois de juillet, a plutôt une image d'intellectuelle et de "femme puissante". Il faut reconnaître qu'elle incarne ce contre-emploi avec une forme de génie. Tellement habituée à la voir en garce ou femme dominante, j'attendais toujours qu'elle révèle sa nature habituelle. Mais non, tout en étant particulièrement présente voire gênante sur les plateaux, elle reste cette gentille fille, touchante, maladroite qui aimerait vivre du métier qu'elle adore. Toute menue, elle trotte comme une petite souris et porte une improbable coiffure avec un minuscule toupet (inutile) sur le haut du crâne. Quel âge peut-on lui donner ? C'est ce que l'on (je) ne cesse de se demander en la voyant ainsi ! 30 ans ? 40 ans ? Pas plus en tout cas. Elle en a 73 dans la vie réelle et conserve toujours cette voix reconnaissable entre toutes. Face à elle, Sandrine Kiberlain s'amuse également à jouer la star inaccessible, hautaine souvent maladroite dans ses propos mais croyant sincèrement bien faire. Le gouffre qui la sépare du casting d'en bas est devenu presque infranchissable mais Sandrine a toujours du coeur.
D'autres figures très connues gardent leurs noms et figurent au casting (Diane Kruger, Vincent Dedienne, big up à Emmanuelle Bercot). Anne Marivin se détache du lot avec un personnage d'actrice de second plan amère, abonnée aux séries prévisibles. Elle est incroyable et drôle dans ce rôle qui ressemble beaucoup à la réalité. Une actrice formidable, peu ou pas assez connue.
