SEXE, GROG ET ROCKING CHAIR
de et avec Alex Lutz *****
mis en scène par Tom Dingler
Encouragée, pressée voire sommée par la personne qui m'accompagnait de dire quelques mots sur ce spectacle que nous avons vu hier, je m'exécute, docile.
Mais que dire à part empiler des superlatifs pour tenter de décrire ce que nous avons vu et qui ne ressemble à rien d'autre. Ni stand-up, ni spectacle humoristique, ni pièce de théâtre... mais un peu des trois et aussi spectacle de cirque puisque son cheval Nilo accompagne Alex Lutz pour quelques moments suspendus comme dans un rêve de gosse. Spectacle musical encore puisque son ami (et compositeur de musiques des films dont il est le réalisateur) l'accompagne et met carrément une ambiance de Stade de France dans un théâtre plein comme un oeuf, en reprenant des titres des Rolling Stones, de Cat Stevens et une étonnante Tata Yoyo d'Annie Cordy transformée en Papa Yoyo. Car le père d'Alex Lutz est mort et ce spectacle est hanté par son fantôme. Spectacle inclassable donc dans lequel l'acteur/réalisateur/humoriste incarne une dizaine de personnages chargés d'évoquer ce père qui n'était pas tout à fait comme les autres. Il faut entendre toutes les conneries et les maladresses qu'il est possible d'entendre lorsque l'on est confronté à un deuil.
Que lui reste-t-il de cet homme qui lui manque tous les jours à ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui occupe la scène comme un géant et envoûte un public pas forcément conquis d'avance ? Lui qui prétend qu'il vieillira comme une bougie et aurait rêvé être moins blond, moins lisse, plus grand et plus musclé ? Il lui reste le souvenir d'un père cabossé qui a fini dans un fatras d'objets hétéroclites accumulés du fait de ce syndrome de Diogène qui le rongeait et est représenté sur scène par une espèce de petite colline de choses et de machins. Que faut-il empiler pour cacher toute sa détresse ? Et toute cette solitude, cette dépression, l'alcoolisme et un cancer sans doute.
Gérard n'est pas le père idéal donc. Capable de crier aux enfants consignés dans leur chambre : "silence, je vous entends lire !". Il connut les années boomers, celles où les parents laissaient les enfants faire du vélo au bord de la falaise ou jouer dans la cave avec Tonton Michel. Un père divorcé et séducteur qui a imposé toute une série de belles-mères plus différentes les unes que les autres à ses enfants. A chaque fois Alex et sa soeur devaient s'adapter, devenir sportifs, baba-cools, frère et soeur d'une innombrable fratrie ou admiratif de la plus belle au chignon qui se rêvait en héroïne de Jane Austen et a confondu Gérard et Darcy. Rien de traumatisant, les enfants s'adaptent, et le comédien déroule sous nos yeux plusieurs générations qui vont des années rock avec ses utopies à la génération, la sienne qui approche la cinquantaine et a vécu l'arrivée du Sida et du chômage. Pour faire défiler 70 années d'histoire de France, Alex Lutz souffle constamment le chaud et le froid, nous fait passer du rire aux larmes, de la pure joie à l'émotion la plus profonde dans ce magnifique hommage au père mais aussi à tous les absents qui vivent en nous, avec nous.
Pendant deux heures d'un spectacle sans temps mort, rythmé comme jamais, Alex se souvient, réfléchit et nous balance tout ce bazar bordélique et c'est beau, tendre, intime, infiniment drôle et profondément émouvant. A chaque scène, moment, sketch, numéro, saynète... comment appeler ce récit ? il se transforme, rajeunit, vieillit, devient homme, femme, petit enfant, homme trachéotomisé, curé, et ce n'est pas tout, sans jamais se travestir ou s'équiper d'un quelconque accessoire. Tout est surprenant, gigantesque et monstrueusement parfait et étonnant. Son corps et son visage sont ses accessoires qu'il manipule comme de la pâte à modeler.
Et je ne vous parle que d'une infime partie de ce spectacle époustouflant, survitaminé qui fait hurler de rire et trembler d'émotion !

