LES RAYONS ET LES OMBRES
de Xavier Giannoli ***(*)
FRANCE
Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva Carax, August Diehl, Valeriu Andreuta, André Marcon, Philippe Torreton
Pour évoquer les sinistres années de la collaboration durant la dernière guerre mondiale, Xavier Giannoli s'appuie sur l'amitié d'un français et d'un allemand et la relation fusionnelle d'un père et de sa fille. Des personnages réels.
Jean Luchaire journaliste puis patron de presse parisien et Otto Abetz, diplomate allemand francophile sont tous deux pacifistes dans les années 20. Humanistes convaincus ils oeuvrent pour que l'amitié entre les deux pays soit durable. Ils participent entre autre à des meetings en compagnie de membres de la LICA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme). Jean souhaite surtout que sa fille adorée Corinne née en 1921 ne connaisse pas les horreurs d'une nouvelle guerre. La montée du nazisme en Allemagne dans les années 30 modifie la donne, les envolées lyriques ("plus jamais ça") et les voeux de tolérance. D'abord expulsé de France, Otto revient en tant qu'Ambassadeur d'Allemagne à Paris alors que le gouvernement français se trouve à Vichy et que le Maréchal a fait don de sa personne à la France. Jean Luchaire fonde le journal Les nouveaux temps qui vante et encourage la politique de collaboration entre les deux pays.
Dans le même temps, Corinne la fille de Jean qui ne rêve que de cinéma, quitte l'école après la classe de troisième avec l'accord de ses parents. Elle se fait rapidement repérer et devient en quelques films une des stars de l'époque et sera même considérée comme la deuxième Garbo. Hélas la tuberculose dont elle souffre, comme son père (était-il indispensable de nous infliger autant de gros plans sur de gros mollards baveux et sanguinolents ? non), l'éloigne régulièrement des studios pendant les mois qu'elle passe en sanatorium. Lorsque les assurances refusent de l'assurer pour ses tournages elle ne peut plus tourner que pour des campagnes publicitaires. Elle se vautre alors dans une vie de luxe et de débauche.
L'histoire nous est racontée du point de vue de Corinne qui à partir de 1948, frappée d'indignité nationale vit recluse dans un logement sinistre à Paris où elle se fait parfois violemment rattraper par son passé. Une voisine compatissante lui prête un enregistreur et c'est par sa voix et son interprétation que l'histoire nous revient. En tant que fille de collabo, elle est un dommage collatéral des actes de son père qui est passé de pacifiste humaniste à soutien du national socialisme sans que la bascule soit clairement lisible dans le film. Parallèlement, il continuera d'aider quelques juifs à passer en zone libre, ne dénoncera pas des journalistes résistants qui utilisent le matériel du journal pour publier des tracts mais fermera les yeux et les oreilles sur tout le reste. L'interprétation subtile et imposante de Jean Dujardin nous met face à un homme difficile à cerner.
Leonid Moguy, le réalisateur russe a fait travailler Corinne qui a impressionné la critique et le public dans le film Prison sans barreaux. Il lui a gardé son affection et lui demande : "Je ne te condamne pas, mais est-ce que tu as cherché à comprendre ?" On s'interroge sur la lucidité voire l'intelligence de cette fille. Il semble qu'elle a vécu ces années entre 1939 et 1945 sans savoir qu'il y avait la guerre dans le monde, des rafles, des exterminations. Est-elle à ce point inconséquente, inconsciente ? Bien sûr elle était gravement malade mais cela n'explique pas cet aveuglement. Elle n'était préoccupée que de sa réussite puis de son plaisir. Fumer, boire, se droguer, faire l'amour avec des hommes et des femmes et participer à toutes les soirées de débauche et orgies organisées par les nazis. Son père insistait pour qu'elle y participe. Il l'aimait passionnément mais l'exhibait aussi comme un trophée. Il n'était quant à lui préoccupé que par l'argent qu'il n'avait pas et qu'il dépensait pourtant sans compter mettant en péril le journal dont il avait la charge.
Reconstitué en flashbacks, le film est un constant aller retour entre le présent de Corinne particulièrement éprouvant, presque misérable et le passé encore récent, la plupart du temps festif, corrompu et décadent et nous emmène jusqu'à la traque implacable des collabos. C'est long, un peu trop, mais néanmoins passionnant car il est rare, voire unique de pouvoir observer cette période du point de vue des collabos. En général ils ne sont que des ombres et toute la lumière est faite sur les résistants. C'est d'autant plus intéressant que les personnages sont unis par des relations sincères d'amitié entre les deux hommes et fusionnelles entre le père et sa fille. Le réalisateur semble nous dire qu'on est jamais tout blanc ou tout noir, qu'il y a en tout être humain une part de ténèbres et de clarté, évitant ainsi tout manichéisme. C'est illustré par le titre du film qui évoque un recueil de poèmes de Victor Hugo (Les rayons et les ombres) dont sont extraits ces vers :
« Tout homme a sur la terre deux faces, le bien
Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien".
Ce qui fait sombrer les deux hommes vers le côté obscur, le nazisme pour l'un, l'extrême droite pour l'autre, est avant tout l'appât du gain. On ne les excuse en rien malgré les interprétations très nuancées et impressionnantes de Jean Dujardin et August Diehl mais ils sont constamment troublants. Le réquisitoire final, puissant du Procureur Raymond Lindon (grand-père de Vincent, interprété par Philippe Torreton) remet les choses à leur juste place sans équivoque.
Quant à Corinne, elle est incarnée par une actrice prodigieuse. La toute jeunette Nastya Golubeva Carax (fille de Leos) est une véritable révélation. D'une fragilité et d'une présence exceptionnelles elle est ce qu'on peut appeler touchée par la grâce pour réussir à être cette jeune femme qui passe de la lumière à l'ombre avec une intensité folle. J'ai aussi été particulièrement touchée par sa très belle voix.
Accessoirement Xavier Giannoli règle pour la deuxième fois son compte à la presse. Après celle du XIXème siècle qui avait pour slogan dans ses Illusions perdues "Nous tiendrons pour vrai tout ce qui est probable", celle du XXème peut se faire la propagande des pires idées.
