AUTOFICTION
de Pedro Almodovar ****
ESPAGNE
Avec Barbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sanchez Gijon, Victoria Luengo, Patrick Criado, Milena Smit
Raul cinéaste renommé en panne d'inspiration emprunte des éléments de la vie de plusieurs personnes de son entourage pour écrire le scenario de son prochain film.
Son compagnon Santi est ravi de l'inspirer alors que son amie et collaboratrice de longue date Monica considère cette manoeuvre honteuse et intrusive. Le personnage du script est une femme, Elsa, qui devient le double imaginaire de Raul. A travers eux c'est bien de Pedro lui-même dont il est question. D'ailleurs l'affiche ne laisse aucun doute : ses personnages, c'est lui. Il y met un peu (beaucoup ?) de lui, de ses doutes, de ses craintes, de ses drames qui l'obsèdent et l'envahissent.
Ici pas de tournage d'un film dans le film pour expier des fautes comme ici ou d'un auteur qui espionne ses voisins pour nourrir son imagination comme là. Mais décidément les réalisateurs semblent tous en pleine crise créative et appellent à l'aide la réalité pour alimenter leurs fictions. En tout cas, hallelujah, Pedro est revenu au pays car on ne peut pas dire que l'irruption des deux pimbêches dans son univers m'ait particulièrement enchantée. Et avec lui sont revenus des acteurs que l'on a déjà croisés dans les films précédents, car Pedro est fidèle comme personne à ses interprètes. Un petit nouveau tout jeune intègre la troupe. Patrick Criado est Bonifacio compagnon irréprochable de Monica et de 15 ans son cadet (tout comme Santi et Raul ont 15 ans d'écart). Bonifacio, surnommé Beau, est pompier et arrondit ses fins de mois en s'effeuillant devant des femmes en pâmoison dans un club. La scène (très longue) est plutôt drôle et dans la vie le garçon est d'une grande pudeur.
Mais l'essentiel n'est pas là. J'ai lu des critiques très en colère qui s'indignent que Pedro parle de lui au travers de ses personnages. Et bien moi, j'aime avoir des nouvelles du nombril de Pedro qui semble de plus en plus obsédé et terrifié par la mort. Celle des autres (de la mère ou d'un enfant) qui provoque des deuils inconsolables ou la sienne propre, précédée dans le meilleur des cas de la vieillesse et du naufrage (comme disait le Général) qui l'accompagne. D'ailleurs Raul a, comme Pedro, très mal au dos. Le réalisateur sait par ailleurs comme personne évoquer la terreur quasi paralysante que provoque une crise d'angoisse ou une attaque de panique dont est sujet un personnage.
Evidemment on est loin du renversant Douleur et gloire mais on retrouve ici une partie de ce qui fait qu'on aime Pedro, ses films, ses personnages. Ces amitiés, ces amours, cette empathie des uns envers les autres même si j'ai trouvé qu'ici, tous s'engueulaient copieusement sans véritable possibilité de réconciliation. On est aussi familiers des intérieurs colorés et raffinés (il y a un couple de petites statues dans une villa au bord de la mer, belles à tomber) et de la musique reconnaissable entre mille d'Alberto Iglesias.
Vous l'avez compris (ou pas) on suit ici deux histoires distinctes. Celle de Raul et de son entourage et celle du scenario. L'art des grands réalisateurs est de ne pas perdre son spectateur en route et de maîtriser les labyrinthes qu'ils nous proposent. C'est évidemment le cas ici. Le film est introspectif et brouille parfois les limites de la fiction et de la réalité. La réalisation, le montage qui n'ont plus aucun mystère pour Pedro sont inspirés, sophistiqués et limpides même si on n'atteint pas les profondeurs émotionnelles et mélancoliques abyssales de l'indépassable Douleur et gloire.
