L'ÊTRE AIMÉ
de Rodrigo Sorogoyen ****(*)
ESPAGNE
Avec Javier Bardem, Victoria Luengo
ATTENTION : Il y a dans ce film un acteur monumental. Vous m'entendez ?
M.O.N.U.M.E.N.T.A.L
On n'en doutait guère mais cette fois encore, son visage occupant régulièrement un écran de 15 m x 6 m, on peut y découvrir une expressivité de folie, très rare. Toutes les émotions circulent sur cette gueule exceptionnelle. Sorogoyen dans Télérama confirme (et j'approuve) : "une seconde sur le visage de Javier Bardem en vaut dix sur celui d'un autre". Ce visage est un "paysage sismique, splendide ou terrible, il dévore l'écran, avale les regards, affole les boussoles" renchérit Marie Sauvion (je la comprends et, les superlatifs m'ayant abandonnée, je ne peux mieux dire). L'acteur que l'on attend star (multi récompensée : 6 Goya, 1 Oscar, 1 Bafta, 1 prix d'Interprétation à Cannes...) sur les tapis rouges se montre aimable, chaleureux, bavard mais aussi furieux contre la masculinité toxique et engagé dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Il s'exprime dans Télérama (encore) : "Je veux qu'on se sente en sécurité à mes côtés." Mais, Javier : viens passer quelques jours à la maison, je suis la reine de l'insécurité chronique. Tu peux emmener Penelope (je ne suis pas jalouse) et les enfants (je sais faire et j'ai un Uno).
Si vous voulez voir un acteur immense en action, précipitez-vous car il semble jouer en toute simplicité, sans une once de cabotinage (et le réalisateur a la délicate idée de lui faire prendre une douche, merci Rodrigo) et sans jamais voler la vedette à sa jeune partenaire Victoria Luengo qui est sa fille de cinéma et se montre parfaitement à la hauteur.
Si ce film n'obtient pas le Prix de la mise en scène et le Prix d'interprétation masculine en fin de semaine, j'envoie une lettre recommandée bien sentie au Festival. Comptez sur moi.
Car oui, en dehors ou en plus ou à l'instar de l'interprétation remarquable de l'impérial Javier Bardem, il y a un film, un GRAND film, d'un grand réalisateur (Que dios nos perdone, El reino, Madre, le génial As bestias, mais aussi la magnifique série Los anos nuevos (encore sur Arte.tv, précipitez-vous)). Il y est question d'Esteban Martinez, réalisateur de renommée mondiale exilé au Etats-Unis qui revient dans son pays natal l'Espagne pour s'y installer avec sa famille (1 femme, 2 enfants) mais aussi tourner son nouveau film, Desierto, un drame sentimental situé dans les années 30 au Sahara occidental. Bien des années auparavant il a eu une fille, Emilia, aujourd'hui trentenaire. Il ne l'a pas vue depuis 13 ans et lui propose le rôle principal du film alors qu'elle court les castings ne réussissant pas à se faire une place dans le métier ? Cherche t-il une forme de rédemption pour ne s'être jamais occupée d'elle ou lui trouve-t-il réellement du talent ? La réponse restera floue. A plusieurs reprises il affirmera qu'il cherche à améliorer la situation professionnelle d'Emilia.
La première scène, remarquable, dure une vingtaine de minutes. Un homme manifestement impatient attend quelqu'un attablé seul à un restaurant. Esteban attend sa fille Emilia. Lorsqu'elle arrive enfin, les retrouvailles sont chaleureuses, relativement naturelles, la gêne est à peine perceptible. La première remarque d'Emilia face à ce père impressionnant : "tu es beau" (preuve qu'elle est très observatrice). Il n'est pas le genre à répliquer : "toi aussi tu es belle". Rapidement, la tension monte. Esteban (jadis alcoolique, violent et accro à diverses substances) observe, comme nous, qu'Emilia boit beaucoup. L'atmosphère quasi asphyxiante de cette première scène laisse augurer la suite. Les retrouvailles, le tournage risquent de ne pas être de tout repos avec ces deux personnalités qui se découvrent et ont tant de retard à rattraper ou de comptes à régler.
Nous voilà téléportés sur l'île de Fuerteventura qui comme son nom l'indique est constamment exposée aux vents qui conviennent parfaitement aux tempêtes qui se jouent sous les crânes. En une succession de scènes admirables, le réalisateur nous plonge dans le tournage d'un film dans le film en y incluant quelques scènes plus intimes. Notamment celle où il découvre la musique que le compositeur du film propose à Esteban, celles où de loin Esteban observe ou épie sa fille (peut-il mieux la comprendre en l'observant ?), celle où il lui claque la porte au nez, celle où il lui présente sa nouvelle famille...
L'autre moment qui s'étire sur de longues minutes commence par un fou rire et finit par gagner les spectateurs mais peu à peu la tension monte jusqu'à atteindre un degré de malaise et de stress qui là encore traverse l'écran. Dans cette scène exceptionnelle d'une intensité implacable, Esteban démontre l'emprise toxique, vénéneuse qu'il exerce sur toute l'équipe du film qui tremble et exécute les ordres et Javier Bardem magnétique et terrifiant retrouve presque le regard de tueur d'Anton Chigurh. Pour lui, tourner un film n'est pas une partie de campagne et sa mauvaise foi fait aussi merveille lorsqu'il prétend que les figurants grillent en plein soleil.
Ce type est incapable de s'excuser et quand il fait de maladroites tentatives pour se racheter aux yeux des autres, il est également incapable de prononcer des mots d'excuse. La scène où il s'explique avec sa directrice de la photographie qui décide de quitter le tournage fait une fois de plus froid dans le dos. La pression monte progressivement. La frêle jeune femme ne cesse de reculer devant Esteban qui avance constamment tentant de maîtriser sa colère alors qu'elle continue de lui tenir tête. J'ai tremblé pour elle.
Entre ces scènes d'anthologie, un père et sa fille font des tentatives timides et maladroites pour se rapprocher l'un de l'autre et combler un manque, un vide, une absence.
Et partout tout le temps, un acteur de génie qui démontre ce que charisme signifie.
