FURCY, NÉ LIBRE
de Abd Al Malik ***(*)
FRANCE
Avec Makita Samba, Vincent Macaigne, Romain Duris, Ana Girardot, Micha Lescot, Frédéric Pierrot, André Marcon
En 1817 sur l'Île de la Réunion nommée alors Île Bourbon, Furcy et sa mère Madeleine sont esclaves sur la plantation de canne à sucre de la famille Lory.
A la mort de sa maman, Furcy découvre dans une petite malle un document qui atteste que la femme avait été affranchie par un précédent employeur. L'existence de cette pièce ferait de Furcy un homme libre car selon la législation, la descendance d'un(e) affranchi(e) se trouve elle-même libérée de l'esclavage. Furcy assigne donc son employeur afin de faire valider le document. Sauf que d'accusateur il devient accusé car assigner son employeur ne se fait pas. Malgré l'aide d'un procureur farouchement abolitionniste, il se retrouve envoyé manu militari hors du tribunal et conduit sur l'île Maurice. Dans cette plantation appartenant à la même famille Lory le traitement des esclaves oscille entre barbarie et terreur.
Le réalisateur n'élude pas les mauvais traitements sans pour autant s'en repaître mais quelques séquences sont néanmoins à la limite du supportable. Furcy est d'autant plus mal traité qu'il fait craindre à ses nouveaux tortionnaires d'être un agitateur. Son amour pour Virginie restée à Bourbon, son instinct de survie et sa farouche volonté que justice lui soit rendue un jour le tiennent debout pendant des années. Jusqu'à ce qu'il puisse à la faveur d'un évènement inattendu reprendre son combat pour la justice et la liberté tout en devenant un confiseur réputé à Port Louis.
Malgré un certain didactisme que certains déplorent (sans doute ceux qui savent tout sur tout, ce qui n'est pas mon cas) notamment dans les (passionnantes) scènes de procès je trouve ce film indispensable. C'est toujours à la fois admirable et terriblement douloureux d'observer ainsi le combat d'un homme considéré comme un meuble (je dirais moins qu'un meuble car jamais on ne s'acharne à rouer de coups ses meubles (enfin je crois) !) se battre jusqu'aux dernières limites de ses forces et de ses possibilités pour obtenir justice et conserver sa dignité. De procès écourtés, bâclés en Cour d'appel, jamais Furcy ne renoncera. Aidé par l'ancien Procureur Boucher redevenu "simple" avocat qui n'a de cesse de réunir les preuves et les documents en faveur de Furcy.
Tout cela n'aurait sans doute pu avoir lieu sans l'érudition de Furcy qui savait lire et écrire et dont l'éloquence ne cessera de surprendre et déranger. Makita Samba incarne ce héros en quête de justice qui toujours malgré les souffrances endurées pendant des décennies garde sa prestance et sa dignité. Autour de lui une kyrielle de seconds rôles parfaitement dirigés dont il faut néanmoins noter certaines prestations. Celle pleine de fougue de Romain Duris et remarquable de Vincent Macaigne en esclavagiste mielleux et diabolique.
Les plaidoiries des avocats de la défense comme de l'accusation sont remarquables de précision même si elles sont choquantes parfois, incarnées par Romain Duris, André Marcon et Micha Lescot. La conclusion finale du Président du Tribunal donne le frisson. Elle se transforme en véritable plaidoyer qui rappelle qu'un des privilèges du droit français est que «Tout individu est libre aussitôt qu'il est entré en France.»
J'étais la seule à rester jusqu'à la fin pour écouter la chanson puissante du générique Sine Qua Non composée et interprétée par Abd Al Malik, Mattéo Falkone et d'autres personnalités du rap Youssoupha, Pit Baccardi, Kulturr, Soprano, Juste Shani.

Commentaires
Je vois tout-à-fait Vincent Macaigne mielleux et diabolique ! J'hésitais un peu devant la dureté du sujet (et la honte quelque part devant ce racisme débridé et intéressé puisque le fond est toujours le fric). Je vais essayer de le voir (horaires, jour etc ..).
Oui mais son interprétation est très subtile presque sympathique. On pleurerait presque avec lui devant ses déboires.
Ce n'est pas une partie de plaisir mais je crois le film vraiment bien fait.
Ce qui m'a gêné est le côté propagande ; par exemple le film occulte complètement le fait que Furcy n'était pas anti-esclavagiste, il a lui-même acheté des esclaves vers 1832-1834 donc alors qu'il était en procédure pour lui-même. Dommage, car sinon film passionnant sur son côté judiciaire et évidemment nécessaire. Sur le sujet j'ai plus adoré "Ni Maître Ni Chaîne"...
Je n'ai pas approfondi la vraie vie de Furcy. Il est clair que le réalisateur est totalement du côté du personnage.
Selenie a raison : le scénario n'est pas tout à fait respectueux de la vérité historique. Mais qu'importe: le message qu'il veut faire passer est suffisamment fort pour qu'il me semble autorisé de lisser un peu le personnage de Furcy pour en faire une authentique victime de l'injustice de son temps.
J'ai trouvé ce film très réussi et je le place volontiers comme le plus fort de mon début d'année 2026. Il est bien filmé, bien écrit et très bien interprété, je trouve, avec notamment un Makita Samba absolument irréprochable. Romain Duris livre une composition touchante (sans se mettre en avant... je trouve qu'ils se bonifient même en vieillissant, son personnage et lui). Vincent Macaigne est cauteleux à souhait : c'est vraiment un acteur remarquable, à qui on devrait confier plus souvent ce type de rôles négatifs.
Je suis content d'avoir arrêté de tergiverser et d'être allé voir ça sur grand écran. Ma salle était petite, mais pleine et silencieuse (presque) jusqu'au bout de cet excellent générique de fin. Tiens, j'en profite pour dire que j'ai bien aimé aussi le générique de début et ces dessins d'époque, je suppose, qui en disent tellement sur le traitement des hommes comme de simples marchandises.
Les films respectent rarement totalement la vérité historique. Mais je comprends Adb Al Malik d'avoir voulu faire de Furcy un personnage essentiellement positif. Son parcours et son calvaire le méritent.
Je trouve aussi que Romain Duris s'améliore et que la maturité lui va bien.
Ravie aussi que Vincent Macaigne se débarrasse parfois de son personnage de loser gentillet.
Les génériques de début et de fin font partie du travail autour d'un film. Evidemment certains sont plus plaisants voire très beaux que d'autres. Je trouve ça dommage de les zapper systématiquement comme font la plupart des spectateurs.
C'est quand même un peu dingue de penser que le vrai Furcy a lui-même acheté des esclaves. Et il est à noter que ce n'est pas en association avec la famille Lory qu'il a ouvert sa confiserie. Bref...
Ce qui est à la fois le plus compréhensible et étonnant, là-dedans, c'est qu'il est fait du fils d'une femme indienne... un noir, comme s'il venait d'Afrique. Mais Makita Samba m'a tellement convaincu que je ne vais pas blâmer Abd Al Malik pour ce choix "audacieux".
Tu as tout dit sur les génériques. J'essaye toujours de rester jusqu'au bout, histoire d'écouter la musique et de repérer quelques noms. Il faut admettre que j'ai de la chance : dans mes deux cinémas de prédilection, la lumière met toujours un petit moment avant de se rallumer.
Et bien tu as vraiment creusé l'histoire de Furcy. Dans ce cas Abd al Malik s'est un peu/beaucoup éloigné de la réalité. Pour la couleur... je pensais que Madeleine était africaine vendue en Inde. Il y a des indiens très noirs mais Makita n'est vraiment pas typé indien c'est sûr.
Moi aussi j'aime bien les génériques. On y découvre plein de choses, la musique, les lieux de tournage, les remerciements... Dans mon cinéma Art et essaie la lumière s'allume vraiment tout à la fin mais les gens se lèvent et je suis parfois obligée de leur demander de me laisser voir. A l'Ugc les gens se lèvent dès qu'ils ont décrété que le film était fini. Bref, c'est chiant.
Un petit film pour un grand sujet.
Mieux vaut lire le bouquin de Mohammed Aïssaoui. Il est bien écrit et regorge d'informations authentiques, lui.
Ok.