HAMNET
de Chloé Zhao ***
ETATS-UNIS
avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Joe Alwyn, Noah Jupe et l'extraordinaire Jacopi Jupe
En 1580 dans la campagne anglaise, William est professeur de latin pour des minots pas très doués.
Sa rencontre avec Agnes va bouleverser sa vie. Follement amoureux l'un de l'autre, ils se marient rapidement, ont une fille Suzanna, puis des jumeaux Hamnet et Judith. La vie de la famille n'est faite que de joie, de poursuites dans les champs et forêts environnants. Comme le doux patronyme de William est Shakespeare, il griffonne parfois quelques mots sur du papier tandis que sa sauvageonne de femme, un peu sorcière et férue de plantes médicinales s'occupe de la maisonnée. Bien qu'il aime sa femme et ses enfants, William part régulièrement de longs mois à Londres où il devient dramaturge et comédien. Lorsque la fièvre bubonique frappe durement la famille qui s'effondre, Agnes reproche à William son absence et William peine à reconquérir sa bien-aimée.
Adapté du roman éponyme de Maggie O'Farrell, le film imagine le deuil d'Agnes et de William après la mort de leur fils Hamnet à l'âge de onze ans. Il semble qu'on sache peu de choses de la vie du célèbre poète dramaturge, la réalisatrice avait donc le champ libre pour laisser vagabonder son inspiration au point de même modifier le prénom de la femme de William.
Je m'attendais à tout autre chose que ce que j'ai vu. Je pensais que le film se concentrerait sur la façon dont Shakespeare a pu écrire toutes ses oeuvres tout en étant un homme amoureux et un père affectueux. Il n'en est rien et l'homme n'est pas le champion de la vie domestique. Il est évidemment toujours intéressant, voire plus, de mieux connaître la femme discrète qui se cache derrière un génie. Mais a-t-on envie de savoir que Madame Shakespeare était dingue de ses enfants, qu'elle aimait la nature au point d'accoucher seule en pleine forêt (notons qu'à l'époque les bébés naissaient tout clean et sans cordon ombilical), qu'elle maniait comme personne les onguents cicatrisants ? Pas sûre. Heureusement la belle sauvageonne est incarnée par l'ardente et éblouissante Jessie Buckley et qu'elle est accompagnée par un jeune Hamnet absolument remarquable. Il est interprété par Jacopi Jupe et sa présence à l'écran est un petit miracle. On trouvera dans le dernier quart d'heure du film son vrai frère de la vraie vie, Noah Jupe tout aussi doué et qui incarne le rôle... d'Hamlet.
Evidemment la réalisation est soignée et chaque plan, qu'il s'agisse de la nature ou des intérieurs, somptueux. L'interprétation fougueuse de Jessie Buckley, celle bouleversante de Jacopi Jupe et celle très discrète (mais justifiée) de Paul Mescal (qui livre un bien beau "to be or not to be") apporte au film un supplément de qualité. Mais alors que l'exploration du drame et du deuil le plus invraisemblable qu'une famille puisse connaître commençait à se faire quelque peu pesante, la réalisatrice soudain vraiment inspirée nous emporte pendant le dernier quart d'heure dans un tourbillon d'émotions auquel on ne s'attendait pas (ou plus). Lors d'une représentation de la pièce on comprend (que ce soit vrai ou pas est sans importance) que l'Hamlet de Shakespeare n'est pas l'histoire d'un fils impatient qui pleure la mort de son père et désire le venger mais celui d'un père inconsolable, fou de chagrin. La façon dont Chloé Zhao a mis en scène ce moment, la direction d'acteurs, le choix de la montée en puissance de l'émotion rendant le spectateur du film complice des spectateurs de la pièce... tout dans cette dernière partie est d'une telle beauté, d'une telle puissance, d'une telle densité émotionnelle que les frissons me gagnent encore en l'évoquant.
Et alors plus que jamais "le reste est silence".
Je ne peux m'empêcher de vous rappeler que j'ai eu le bonheur d'assister à une représentation exceptionnelle d'Hamlet dans le plus beau théâtre du monde. Loïc Corbery y incarnait un Hamlet impérial.

