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bertrand tavernier

  • LA PASSION BERTRAND : LA VIE ET RIEN D'AUTRE...

    FESTIVAL INTERNATIONAL DU PREMIER FILM D'ANNONAY

    festival annonay 2012,bertrand tavernier,cinéma

    En préambule à cette « leçon de cinéma », un film d’une quarantaine de minutes est proposé au public en présence de Bertrand Tavernier. En sortant du Théâtre, une fois encore comble, on a davantage le sentiment délicieux d’avoir participé à un voyage à travers la filmographie mais aussi la cinéphilie du plus boulimique cinéphile de nos réalisateurs français. Retrouver ou découvrir pour certains les extraits d’une quinzaine de films du réalisateur nous met face à une « œuvre » considérable qui permet de re-goûter à des répliques telles que « …le crétinisme galonné » ou encore « le rêve n’a pas de mappemonde », de re-découvrir le génie d’un acteur tel que Philippe Noiret… Mais il ne s’agit pas de brûler les étapes d’une après-midi qui s’est révélée passionnante car Bertrand Tavernier n’a pas son pareil pour transmettre sa fougue contagieuse à un public conquis et attentif.

    L’ironie du sort le fit naître à Lyon en 1941 dans la ville où naquit le cinéma. Dès 7 ou 8 ans le petit Bertrand adore qu’on lui raconte des histoires sur un écran puis rêver aux films qu’il y a vus. Vers 13 ans, c’est sans appel, en voyant « La Charge Héroïque » de John Ford, il décide qu’il fera du cinéma. Il vend des « critiques » à des journaux, crée lui-même un journal à la Sorbonne et rencontre rapidement Jean-Pierre Melville avec qui il sera très lié et notamment en tant que premier assistant sur « Léon Morin prêtre ». L’expérience lui semble déplorable car Melville est tyrannique et impitoyable sur un plateau, humiliant ses collaborateurs en public. Paralysé devant Melville comme le petit garçon qui haïssait les cours de maths et de « gym » qu’on lui imposait, Bertrand Tavernier se promet de ne jamais se comporter ainsi avec qui que ce soit. Si Melville s’enfermait dans son monde, vivait dans un appartement sans fenêtre, était insomniaque, Tavernier entend offrir un « cinéma de partage », des choses qu’il a découvertes, qui l’ont fait rire ou ému.

    Il accomplit son premier vrai « travail » de cinéma en réalisant la bande-annonce de « La 317ème section » de Pierre Schoendoerffer. Mais il est convaincu qu’il n’a pu réellement commencer à exercer son métier qu’après avoir découvert la vie : se marier, avoir des enfants. Et c’est par l’adaptation d’un roman de Simenon « L’horloger de Saint Paul » qu’il a transposé à Lyon (l’intrigue se déroulait aux Etats-Unis) pour l’enraciner dans du concret, retrouver les décors de son enfance qu’il démarre sa carrière. Aidé en cela par Philippe Noiret qui n’a jamais abandonné le projet contre l’avis même de son agent et les refus des producteurs et distributeurs.

    Evoquer la mémoire de Philippe Noiret : « Je lui dois tout » dit Tavernier, son ami de toute une vie, est une douleur qui le mène jusqu’aux larmes et fait passer un courant d’une tristesse insondable dans toute la salle. Avoir côtoyé cet homme, il l’affirme, a éclairé sa vie et fut un honneur.

    Engager Galabru « je ne voulais pas d’autre acteur que lui », qu’il a sublimé dans « Le juge et l’assassin » fut une autre rencontre géniale. Malgré quelques craintes face à la carrière chaotique et les films « débiles » de Galabru à qui certains réalisateurs donnaient pour seule consigne « tâche d’être très con ». Galabru aurait d’ailleurs demandé à Noiret : « Comment fait-on pour jouer dans un bon film ? » qui aurait répondu « Tu verras Michel, c’est très facile ! »

    Tavernier a la passion de découvrir des acteurs ; certains qui n’ont jamais joué tels Louis Ducreux, Dexter Gordon, ou des plus jeunes comme ceux de la troupe du Splendid, Nicole Garcia qui étaient tous dans « Que la fête commence » ou encore Marie Gillain. Il repère Philippe Torreton dans « Le malade imaginaire », admire l’improvisation et la grâce d’Isabelle Carré et Jacques Gamblin, est impressionné par ce que Mélanie Thierry propose dans son interprétation de « La Princesse de Montpensier ». Ses acteurs sont ses héros et sa façon de les diriger c’est aussi s’adapter à ce qu’isl proposent et pas seulement leur imposer sa vision.

    Sa prédilection pour les plans séquences vient du fait qu’il entend privilégier des scènes sans artifices, sans donner l’impression de manipuler l’émotion. La découverte du bébé qu’Isabelle Carré et Jacques Gamblin adoptent dans « Holly Lola » par exemple, s’est faite en un seul plan. La durée d’une scène n’est pas une « religion », elle fait partie de la dramaturgie et s’impose parfois pendant le tournage. La lenteur peut être belle. Il faut savoir affronter l’impatience du spectateur au lieu de l’anticiper en multipliant les plans fragmentés comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. Evidemment le rythme est rapide mais cela rend le film impersonnel. Cela dit ne faire que des plans séquences serait aussi abstrait que d’écrire un roman sans ponctuation ! Le cinéma nous affirme encore Tavernier est comme la musique. Il y a des andante, puis on diminue le tempo.

    Lorsqu’on lui demande qu’elle est l’influence du cinéma américain sur son travail à lui qui a écrit « 50 ans de cinéma américain », il dit que ce cinéma a atteint l’over dose d’individualisme, qu’il est souvent le chantre du « chacun pour soi ». Un homme est souvent seul contre tous et peut changer le cours des choses voire les institutions. Il prend le contre-pied de ce fonctionnement et privilégie les combats collectifs, propose une fin ouverte dans ses films où peu de choses sont résolues. Les flics de « L627 », l’instit’ de « ça commence aujourd’hui » continuent leur chemin au-delà du film. On n’est pas obligés d’être en accord avec les personnages des films. En cela aussi Bertrand Tavernier veut se différencier de ce principe d’identification cher au cinéma américain qu’il admire tout en s’en démarquant.

    Cet amoureux du cinéma rêve de tourner sa « Lettre d’amour au cinéma français » comme Scorsese l’a fait pour le cinéma américain. Il l’affirme « ce sera partial, partiel et me permettrait de continuer à m’interroger sur le fait que celui que je considère comme un génie a pu écrire des lettres infâmantes concernant les juifs pendant la guerre ». Jean Gabin aurait dit de Jean Renoir « il m’a tout appris. Mais comme metteur c’était un génie, comme homme, une pute » ajoutant encore « quand on est le fils d’Auguste Renoir, on ne se fait pas naturaliser américain ».

    On reste bouche bée à écouter Bertrand Tavernier parler de cinéma. Intarissable, multipliant les anecdotes à propos des uns et des autres, son enthousiasme communicatif, son humour, son amour démesuré pour le cinéma ont fait de ses heures à l’écouter un des moments forts du festival. Evoquer Gabin qu’il aurait aimé « affronter » dans un film, mais aussi les « dialogues miraculeux » de Michel Audiard qu’il cite avec gourmandise : « sans l’invention des sulfamites elle aurait vérolé toute la Charente », « on faisait chambre commune et rêves à part ». Il donnerait tout pour que celui qu’il aurait envie « de serrer dans ses bras » pour avoir écrit de telles répliques  : « Quand on a épousé une banque on ferme sa gueule », « Je suis pour l’Europe des travailleurs contre l’Europe des actionnaires »…

    Bertrand Tavernier dit qu’il fait chaque film comme s’il s’agissait du premier. Que son bonheur est de continuer à rencontrer des gens. Que son enthousiasme est intact. Que chaque rencontre lui donne le sentiment d’être plus intelligent, qu’il en est chaque fois un peu plus ouvert. Qu’il apprend.

    Pour nous, chanceux qui avons rencontré Bertrand Tavernier, avons eu le bonheur de chanter du Bobby Lapointe au restaurant le midi, et partager quelques heures à l’écouter parler de notre passion commune, nous avons la certitude grâce à lui d’aimer encore un peu plus le cinéma aujourd’hui et de savoir pourquoi.

  • Dans la brume électrique de Bertrand Tavernier ****

    Dans la brume électrique - Tommy Lee Jones et Mary SteenburgenDans la brume électrique - Tommy Lee JonesDans la brume électrique - Tommy Lee Jones et Peter Sarsgaard Dans la brume électrique

    Ancien flic reconverti, Dave Robicheaux aide la police locale de New Iberia en Louisiane à résoudre un crime sadique commis sur une jeune prostituée de 19 ans. Au cours de son enquête, il sympathise avec Elrod Sykes, star hollywoodienne alcoolique qui tourne un film dans la région produit par un mafieux local, Balboni. Par ailleurs, le squelette d’un homme noir enchaîné, mort 40 ans plus tôt refait surface suite à l’Ouragan Katrina et Robicheaux, marié, père d’une jeune fille qu’il a adoptée doit également faire face à ses démons personnels qui se manifestent sous forme de visions…

    Le plus cinéphile de nos réalisateurs français (il est une encyclopédie à lui seul, jamais pédant ou donneur de leçon, un livre ouvert passionnant, passionné…) réalise son rêve américain, et il le réussit haut la main. Ce film sera placé très très haut dans mon palmarès 2009 tant il m’a procuré de bonheur et de sensations. C’est une réussite totale, un thriller haletant, filmé magistralement, avec à la fois nonchalance et efficacité et paré d’un casting en accord parfait avec le réalisateur et l’acteur principal qui domine (évidemment) sans pour autant écraser les autres.

    Ce Dave Robicheaux est un ancien alcoolique qui ne cesse de lutter contre sa tentation de boire à nouveau et un souvenir lointain qui le hante, lui fait éprouver une profonde culpabilité dont il voudrait se débarrasser, s’en libérer en expiant. Cet homme préoccupé jusqu’à l’obsession est un idéaliste qui évolue dans un monde qui lui semble corrompu et qu’il voudrait délivrer de la pourriture ambiante. Les hallucinations dont il fait l’objet lui font apparaître un général de l’armée confédérée avec qui il discute de l’avenir du monde. La vision de certains endroits dévastés par l’ouragan, l’ambiance ouatée, brouillardeuse des bayous filmés à la fois comme un paradis d’une beauté envoûtante, et un enfer où des cadavres ressurgissent du passé, où ce sont les moustiques qui mangent les chauve-souris, où les lianes des arbres s’enchevêtrent jusqu’à provoquer le vertige, des blues râpeux, les vapeurs moites et parfois les accès de violence inattendue confèrent à ce film envoûtant, à cette histoire simple et complexe une mélancolie sombre et déchirante.

    Homme tourmenté qui va s’impliquer encore davantage quand le serial killer va s’approcher de très (trop) près de sa famille, Dave Robicheaux est incarné, et c’est peu de le dire, par Tommy Lee Jones à la fois si prévisible et tellement déroutant. Et tant pis, si ce rôle fait plus qu’évoquer ceux qu’il tenait déjà dans « Trois enterrements » et « No country for old man », à aucun moment on ne pourrait imaginer un autre que lui. Et tant pis si on abandonne sans le résoudre le cas d’une pauvre fille dévorée par des crabes bleus. Tout ici est rassemblé pour offrir un grand film rare, baigné dans une ambiance moite et ténébreuse et une langueur étouffante. Le tout porté par cet acteur étonnant, immense, parfois drôle et troublant qu’est Tommy Lee Jones, par Mary Steenburgen qui obtient enfin un rôle digne d’elle, subtil, profond et délicat et qui prouve quelle belle présence elle a tout en sobriété, par Kelly Mac Donald touchante en amoureuse sacrifiée, par John Goodman pourri génial qui s’amuse à jouer les dépravés et par Peter Sarsgaard très convaincant en star blessée. Sans parler de l’apparition de Buddy Guy.

    Ce film sublime, sombre et lumineux, baigné de brume électrique a obtenu récemment le Grand Prix du Premier Festival International du Film Policier de Beaune (qui prend le relais de l’ancien festival de Cognac) et c’est tant mieux. Il donne par ailleurs une envie irrésistible de s’intéresser de près à l’œuvre de l’écrivain James Lee Burke dont il est l’adaptation.