12.03.2011
AVANT L'AUBE de Raphaël Jacoulot ***



Frédéric est un jeune homme en réinsertion. On ne saura pas ce qu'il a fait et là n'est d'ailleurs pas le sujet. Son éducateur lui a trouvé un stage dans un hôtel/restaurant **** en région pyrénéenne, tenu d'une main ferme et stressée (normal c'est Bacri) par Jacques Couvreur. Les repas familiaux ne sont pas détendus chez les Couvreur. Le père et son unique fils Arnaud déçus l'un par l'autre sont en conflit permanent et face à eux leurs épouses respectives tentent de maintenir le lien. Au lieu de reprendre l'affaire familiale Arnaud a préféré devenir militaire et le père n'a de cesse de lui exprimer sa déception. La vie va basculer le soir où Arnaud renverse en voiture un client de l'hôtel et préfère ne pas s'arrêter... Jacques choisit de cacher l'acte de son fils mais Frédéric surprend les deux hommes alors qu'ils rentrent la voiture endommagée dans le garage. Frédéric et Jacques savent que chacun sait mais se taisent. Tendresse et fascination vont réunir les deux hommes, le patron et l'employé jusqu'à ce que l'enquête policière avance...
C'est toujours facile de parler des films que je n'aime pas. Je me laisse aller et je profère de grosses âneries. Mais parfois défendre un film à ce point formidable me paraît difficile. Etrange non ? car cet "Avant l'aube" est typiquement le genre de films que j'aimerais que tout le monde voit tant il est différent et palpitant. Cela tient à l'ambiance, à la subtilité de la réalisation et à l'interprétation. C'est énorme. L'introverti Frédéric (l'intense et fiévreux Vincent Rottiers qui semble toujours au bord de l'implosion) va peu à peu relever la tête et sans doute croire en l'avenir grâce à son patron sincèrement touché par la loyauté du jeune homme. Est-elle désintéressée ? Peut-être ou peut-être pas. Toujours est-il que le garçon prend de plus en plus de place au sein de la famille et l'on assiste à des scènes d'une cruauté sans nom notamment lorsque Frédéric invité par Jacques à des réunions familiales est, au mieux totalement ignoré par les autres membres, au pire l'objet de remarques désobligeantes, la femme, le fils ou le grand-père ne se gênant pas pour parler de Frédéric en sa présence comme s'il était transparent. Mais Frédéric ne voit que son patron, allant jusqu'à rompre sans explication avec sa petite amie et ses "amis" qu'il se met à trouver ordinaires et sans intérêt. Privé de logement, il s'installe à l'hôtel avec l'accord enthousiaste de Jacques et se met à porter les costumes du fils de famille offerts (à contre coeur) par la mère. Mais ces costumes sont trop grands pour lui, tout comme est trop grande, trop voyante cette nouvelle voiture qu'il s'offre avec son nouveau salaire puisqu'il passe du statut de stagiaire à celui d'employé. Il est évident que dans un premier temps Jacques s'attache à ce garçon chez qui il trouve peut-être les qualités qu'il cherchait chez son fils. Mais la France d'en bas ne peut côtoyer celle d'en haut sans dommages et Raphaël Jacoulot le démontre de façon implacable et avec une certaine maestria.
Si la famille est très perturbée, déstabilisée par les affrontements réguliers entre le père et le fils, elle se trouve miraculeusement re-soudée dès lors qu'il faut faire face à ce qui pourrait entâcher sa réputation voire son train de vie. C'est sinistre, cynique et répugnant cette bourgeoisie compatissante, faussement charitable, toujours encline à ces petites bassesses et mesquineries ordinaires et qui verse des larmes de crocodile sur son propre malheur.
Il est difficile de ne pas penser à Chabrol pour la peinture au vitriol de ces petits bourgeois imbus d'eux-mêmes et condescendants. Mais le réalisateur se démarque néanmoins du maître en osant des hors champs et des élipses où d'autres se seraient sans doute montrés trop explicites. Ce ne sont pas les grands discours ni même l'action qui rendent ce film encore plus intense, mais bien ses silences, les regards que chacun se portent, la façon dont tous s'observent de loin avec hypocrisie ou violence. L'atmosphère hivernale décidément très prisée ces derniers temps est un plus indéniable. C'est fou comme le froid et la neige sont propices et favorables aux polars !
Question casting, je n'ai pas réussi à trancher ; la prestation de Sylvie Testud en fliquette opiniâtre qui se la joue Colombo est-elle horripilante ou adaptée ? Par contre l'insupportable Ludmila Mikaël reste solidement cramponnée à l'unique rôle de sa carrière que je lui connaise : la bourgeoise hautaine, dépassée par les événements et qui souffrotte en soupirant mollement. Au pire des événements, alors que les hommes culpabilisent et ruminent dans leurs coins, sa remarque se limite à : "ce que vous pouvez fumer tous !!!" ; ça en dit long sur la profondeur du rôle. Mais Ludmila excelle. La fadeur fate femme.
Si la confrontation patron/prolo des rôles de Bacri tendu, hésitant et Rottiers avec sa gueule de coupable idéal chemine vers un échec, on ne peut en dire de même de la rencontre des deux acteurs qui impriment au film leur forte personnalité tout en profondeur et subtilité.
Un film à la fois humble et ambitieux. Immanquable.
08:00 Publié dans 3 *** NECESSAIRE | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : avant l'aube de raphaël jacoulot, jean pierre bacri, vincent rottiers, ludmila mikaël, cinéma
20.12.2009
MA SEMAINE AU CINEMA ET MES COUPS DE COEURS
LE PERE DE MES ENFANTS de Mia Hansen-Love****

QU'UN SEUL TIENNE ET LES AUTRES SUIVRONT de Léa Fehner****









19:08 Publié dans BILAN DE LA SEMAINE | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : qu'un seul tienne et les autres suivront, léa fehner, reda kateb, pauline étienne, marc barbé, vincent rottiers, avatar, james cameron, arthur et la vengeance de maltazard, le père de mes enfants, mia hansen love, louis do de lencquesaing
14.12.2009
Qu’un seul tienne et les autres suivront de Léa Fehner ****



Que peuvent bien avoir en commun Stéphane qui va accepter un marché bien tordu pour essayer de se sortir de la mouise, Zohra algérienne qui vient en France pour comprendre comment et pourquoi son fils est mort et Laure jeune fille de 16 ans incomprise qui va s’amouracher d’un jeune rebelle un peu révolutionnaire ?
Simplement et accidentellement, ils vont tous se retrouver à faire la queue pour entrer au parloir d’une prison du sud de la France. Et ce film, le premier d’une jeune réalisatrice de 28 ans nous y conduit de façon magistrale après nous avoir fait partager un peu la vie de chacun des personnages pendant deux heures exceptionnelles. Et ses personnages, elle les aime, elle ne les stigmatise pas, ne les juge pas et du coup on entre avec une facilité déconcertante en empathie avec eux.
Réussir un film choral est un exercice de haute voltige et Léa Fehner le maîtrise admirablement. Les trois personnages principaux n’ont rien à voir les uns avec les autres, ne se rencontrent pas, leurs histoires n’ont rien en commun, sauf peut-être la tragédie, l’événement ou la décision qui va les mener au parloir, mais elles nous sont racontées avec une fluidité, une cohérence et une progression dramatique tellement maîtrisées qu’elles forcent l’admiration.
De prison il est question et pourtant on n’y passe relativement peu de temps. Tout se joue également à l’extérieur, car la prison ne détruit pas uniquement ceux qui y sont entre les murs. Mais la réalisatrice tourne autour du bâtiment imposant et monstrueux, nous laissant découvrir le no man’s land où il est construit mais aussi percevoir les bruits tellement caractéristiques tels que les clés qui tournent dans les serrures, les portes qui claquent et les cris qui fusent constamment.
Par touches successives, la réalisatrice décrit les moments où la vie de chacun va basculer pour parvenir à son épilogue et on aimerait pouvoir prolonger encore cet accompagnement et savoir ce qu’ils vont devenir.
La maîtrise de son sujet et de sa réalisation n’est pas le seul atout de Léa Fehner et elle peut y ajouter une direction d’acteurs hors pair. Elle a tiré le meilleur des quelques joyaux qui composent son extraordinaire casting. La petite Pauline Etienne en ado/adulte « pas si jeune que ça » est toujours d’une justesse impressionnante, Farida Rahouadj incarne à elle seule toutes les femmes maternelles/« maternisantes » du cinéma, Julien Lucas le jeune médecin mufle, macho se transforme imperceptiblement et succombe presque à son insu, Marc Barbé est un élégant manipulateur tout en finasseries, Vincent Rottiers voyou charmeur souvent au bord de l’implosion, et bien sûr surtout Reda Kateb, déjà particulièrement remarquable dans « Un prophète », il prouve ici ce qu’est un Acteur tout en douceur...
Mais au fond il n’est pas étonnant qu’avec un titre aussi magnifique Léa Fehner ait réussi un film qui y ressemble, humain, intense, fiévreux et chaleureux.
23:30 Publié dans 2 **** INDISPENSABLE | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : qu’un seul tienne et les autres suivront, léa fehner, reda kateb, pauline étienne, vincent rottiers, cinéma
12.11.2009
A l'origine de Xavier Giannoli****


A l'origine, il y a un scarabée. Mais reprenons au commencement...
Philippe est un petit escroc qui vit d'arnaques plutôt gonflées à des entreprises. Avec de faux documents et un téléphone il organise un trafic de revente de matériel. Jusqu'au jour où en passant devant le chantier de construction d'une autoroute il découvre un projet abandonné depuis deux ans suite à une plainte des écologistes. La population, dont 25 % est au chomage, reprend espoir à l'arrivée de Philippe qui se fait passer pour un représentant d'une des filiales du chantier. Jusque là il n'avait eu affaire qu'à des anonymes mais en rencontrant certains habitants de cette petite commune du Nord de la France sinistrée depuis l'arrêt du chantier, il va être pris à son propre piège. Il ne va pas, comme les autres fois, réussir à s'échapper une fois son forfait accompli et va se retrouver à la tête d'un chantier colossal : construire un bout d'autoroute. Son mensonge devient peu à peu plus grand, plus énorme, trop grand pour lui de toute façon, mais des liens se tissent avec une jeune femme attachante et courageuse, Monika (la jeune Soko, extraordinaire) qui cumule deux petits boulots pour essayer de s'en sortir, son petit ami Nicolas (Vincent Rottiers, formidable) en qui Philippe doit sans doute reconnaître le jeune homme magouilleur qu'il a dû être, et surtout Stéphane, la Maire de la commune qui va non seulement lui accorder une confiance aveugle mais lui réapprendre à sourire, à aimer, à vivre. Un peu...
Xavier Giannoli filme avec beaucoup d'ambition cette histoire invraisemblable (et pourtant tirée d'un fait divers) à la fois épique et intime. On pourrait évoquer Ken Loach tant l'aspect social est au cœur même du film. Mais le réalisateur ne tombe jamais dans le misérabilisme ou la compassion facile. Il filme ample des paysages un peu désolés, des briques rouges souvent assombries par la pluie, des ciels bas à l'horizon du plat pays. Il donne aux machines des allures d'oiseaux métalliques, de grands monstres en fer irréels et leur fait exécuter de véritables ballets nocturnes. C'est magnifique mais pas seulement. Giannoli donne une dimension supra-sensible aux joies, aux espoirs et aux drames humains qu'il met en œuvre dans cette aventure incroyable. Il parle d'enthousiasme collectif, d'équipe, de solidarité.
Peut-être qu'à l'origine, les hommes étaient comme cela...
Et tout cela en nous racontant l'histoire d'un petit malfaiteur sans grande envergure mais plutôt malin et opportuniste. Ce truand c'est François Cluzet, une nouvelle fois épatant. Tendu, nerveux, silencieux, parfois désorienté par l'étendue de sa propre escroquerie, puis transfiguré par le bonheur des sentiments qu'il découvre (amour, amitié), il est constamment d'une justesse inouïe. Face à lui, Emmanuelle Devos rayonne de douceur.
Ce film asphyxiant à cause de l'ombre de l'imposture qui plane sur lui, est un GRAND film.
08:16 Publié dans 2 **** INDISPENSABLE | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : à l'origine, xavier giannoli, françois cluzet, emmanuelle devos, soko, vincent rottiers



